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Le mystère Alain Bonnand
J'ai découvert Alain Bonnand grâce à L'homme qui arrêta d'écrire de Marc Edouard Nabe. Le narrateur rencontre Alain Bonnant (l'un des jeux de ce livres consiste à légèrement modifier l'orthographe des noms propres) dans un restaurant. Ils se demandent ce qu'ils deviennent. J'ai arrêté d'écrire il y a deux jours dit Nabe, moi, ça fait vingt ans répond Bonnant.Il est expliqué par ailleurs que la grande qualité d'Alain Bonnand, c'est son style... tiens donc. Je décide donc de me procurer un livre pour juger sur pièce. La pièce, je l'ai jetée en l'air et c'est Cécile au diable qui m'est retombé sur la tronche. Je jette un œil et y trouve des phrases telles que
« La guerre étouffait sous le poids de ses victimes. La mort faisait des tas sur les champs de bataille. L'on cherchait des hommes encore valides pour alimenter les combats avant qu'ils ne s'éteignent. L'on débusquait dans les villes quelques dizaines de lâches comme moi qui n'avaient aucune envie de rejoindre le charnier. J'étais traqué jour et nuit, mais si peu disposé à tomber dans les bras de cette espèce de veuve qui perdait un à un chacun de ses amants involontaires. À ouvrir les jambes sur une envie renouvelée avec chaque soldat, la guerre devait bien finir par se tuer au plaisir. »
Oh ben... en effet...
Je cherche donc à en savoir plus. Ce n'est pas facile car la première source universelle de toute recherche - internet - n'est pas très riche sur le sujet. En plus, il existe un autre Alain Bonnand qui fait des dessins assez trash - sexe, pas mal d'ailleurs, qui n'a rien à voir avec celui qui attire mon attention aujourd'hui et qui perturbe donc un peu mon enquête.
Sur le site du Dilettante qui a publié un ouvrage de Bonnand, on trouve la biographie suivante qui figure également à la fin de Cécile au diable et que l'on devine de la plume même de son sujet (les commentaires en italique sont de mon cru) :
1958 Naissance à Pont-Sainte-Maxence (Oise)
1963 Est renvoyé de l'école maternelle.
Diantre, voilà qui commence fort... un type qui commet l'exploit de se faire virer de l'école maternelle à cinq ans finira probablement voyou ou écrivain (la preuve, Sarko veut correctionner tout de suite ce genre d'individu pour simplifier)
1974 Est renvoyé du lycée de Rethel
Et voilà, la preuve qu'il aurait mieux valu l'enfermer tout de suite, il continue ses exploits!
1976 Est renvoyé du lycée de Vouziers pour avoir jeté une chaise dans les vitres un soir trop morne.
Ça continue! Mais au moins, cette fois, on sait pourquoi il est renvoyé. Jeter une chaise dans les vitres pour tromper son ennui? Pas mal! Un peu comme une rock star en tournée...
C'est intéressant de voir les épisodes que Bonnand choisit de faire figurer dans sa biographie... Quelle image cherche-t-il à donner de lui-même?
1977 S'installe à Reims et écrit son premier texte : Cécile au diable.
Cette nouvelle que j'ai lue et qui m'a tant plu, il l'a donc écrite à l'âge de 19 ans...
1985 Débuts au Dilettante : Les Jambes d'Émilienne ne mènent à rien.
Le J majuscule à "Jambes", je l'ai recopié tel quel... Je ne sais pas si c'est une coquille, mais on le trouve sur mes deux sources. Il me plaît bien, du reste...
1988 Est glorieux un peu quand il publie Martine résiste (Dilettante) et Les Mauvaises Rencontres (Grasset).
Cette période de gloire - un peu - nous allons y revenir.
1989 Feu mon histoire d'amour
1990 Tombe amoureux une dernière fois. Cesse d'écrire, fatigué.
2003 Revient faire un petit tour. Pour voir.
La litanie s'arrête ici sur le site du Dilettante. En revanche, il y a encore une ligne sur le livre.
2004 Toujours là.
De fait, c'est en 2004 que ce recueil de nouvelles fut édité par les Mille et une nuits.
Sur le site des Presse Universitaires de France, on trouve quelques modifications et précisions supplémentaires. Le 1990 s'est transformé en 1989 et la description est :
1989 Tombe amoureux une avant-dernière fois. Cesse d'écrire, fatigué.
La ligne 2004 devient :
2004 Il faut jouir, Edith (Ouvrage dont l'auteur est le premier à déconseiller et l'achat et la lecture).
En terme de témoignages vidéos, on n'est pas beaucoup plus riche. Notre homme a eu son Apostrophes de gloire, un peu comme Nabe, au cours duquel il s'est grillé à vie. Nabe se suicide par son discours d'absolu destructif, Alain Bonnand s'auto-détruit par sa prétention invraisemblable. Cette émission est d'ailleurs l'un sujet de conversation que l'on peut lire dans L'homme qui arrêta d'écrire.
Je ne l'ai pas regardée, l'émission, car l'INA la facture au prix de trois euros que j'ai la flemme de payer. Elle est datée du 6 mai 1988 et voici le passage du résumé qui concerne alain Bonnand :
Alain BONNAND dans "les mauvaises rencontres" ne parle que de jeunes femmes. C'est un pur exercice littéraire avec un style d'une qualité très rare ; d'ailleurs il sait se faire son propre éloge, ayant une très bonne opinion de lui !
La petite gloire mentionnée par la biographie est-elle due à cet épisode? Pourquoi cet homme qui se considère comme un grand écrivain, un futur incontournable que Pivot risque de réinviter souvent s'il a - lui, Pivot -, la chance de durer... pourquoi cet homme cesse-t-il d'écrire deux ans plus tard?
On le retrouve une dernière fois à la télé à la veille du Noël de 1989, interviewé par Thierry Ardisson après Feu mon histoire d'amour. Ardisson parle d'une entrée fracassante dans la littérature, de critiques dithyrambiques...
La figure inquiétante, perturbée, maquillée de l'intérieur, Bonnand répond à Ardisson. Les femmes sont sa seule préoccupation, mais le remède au mal qu'elles nous font ne saurait être le suicide, car alors on ne pourrait plus écrire. Il considère à l'époque qu'il est condamné à devenir un grand écrivain français, que c'est inéluctable s'il est sincère.
Il s'agit d'une interview "Who's who". Ardisson lance des noms et l'invité réagit. sur Marc-Édouard Nabe, Bonnand dit :
« Marc-Édouard Nabe, c'est quelqu'un à qui je dirais "il n'y a pas de génie dans l'insulte." Ce n'est pas dans L'idiot international que Marc-Édouard Nabe est un grand écrivain (...) C'est un garçon que j'aime, moi je n'hésite pas à prendre le risque de le dire à la télévision. »
Il est intéressant de voir qu'à l'époque, il y avait un risque d'avouer son amour pour Nabe à la télévision!
L'interview se termine ainsi :
- Tu vas y aller à l'académie française, tu en es sûr? demande Ardisson
- ... si les femmes m'aiment autant qu'elles m'aiment peu en ce moment...
Nous avons peut-être la clef de la retraite d'Alain Bonnand... Il n'écrit que sur les femmes, que lorqu'il est amoureux... Est-ce parce qu'il renonce aux femmes qu'il se saborde un an après ces interviews au cours desquelles il était apparu si confiant dans son talent ?
Un autre jeune auteur, Jérôme Leroy, participe au même type d'interview en 1990 et parle ainsi d'Alain Bonnand:
« Alain Bonnand, c'est l'héritier le plus direct de Chardonne. C'est ce côté très retenu, très français, cette sorte de magie du style, c'est le styliste pur. Il est impressionnant par le style. »
On apprend ensuite qu'Alain Bonnand a vécu à Damas et qu'il correspond régulièrement avec son ami Roland Jaccard. Un nouveau recueil de nouvelles serait en préparation sous le titre Un hiver à Damas. Voilà qui fera peut-être parler un peu de notre homme...
Et puis voilà... terminé... il n'y a rien d'autre. L'enquête continue! Il m'intéresse cet Alain Bonnand, pur exercice littéraire avec un style d'une qualité très rare... Miam!
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