Lire dans le contexte originel
L'ENCULÉ
Marc-Edouard Nabe
Editions Marc-Edouard Nabe
250 pages
24 euros
Nous voilà de retour après quelques semaines de silence avec un roman datant d’octobre dernier, et qui est passé relativement inaperçu dans les principaux circuits littéraires et médiatiques pour diverses raisons, qui importent peu au final. Il s’agit du vingt-neuvième roman de Marc-Edouard Nabe, le deuxième publié en autoédition, et magnifiquement intitulé L’enculé.
L’histoire, je crois que tout le monde la connaît, tant elle a agité l’année 2011, bouleversant cartes politiques et médiatiques. L’enculé, c’est Dominique Strauss-Kahn. Pour être plus précis, Nabe se glisse dans la peau de DSK et retrace la fameuse affaire, à la première personne, qui a transformé le champion de la gauche socialiste, le « brillant économiste », en enculé public. En partant de la scène du Sofitel, Nabe prend d’emblée le parti de la thèse du viol, et suit scrupuleusement le déroulement des principaux événements (l’arrestation, l’emprisonnement, la résidence surveillée, l’affaire Banon, le non-lieu), bien que concluant sur la prospective d’un deuxième tour des présidentielles pour le moins délirant. A la différence de L’homme qui arrêta d’écrire où Nabe détournait (grossièrement) l’orthographe des principaux acteurs du monde culturel parisien pour en rendre une peinture crédible, il joue ici au contraire la carte d’un name dropping affirmé, tout en prenant ses libertés avec les personnalités publiques. En lieu et place d’une fiction du réel, c’est une réalité « fictionnée » qui constitue la démarche littéraire de Nabe.
La star du roman c’est bien sûr Dominique Strauss-Kahn, par lequel Nabe varie les différentes thématiques qui sous-tendent son roman. On sent que l’écrivain s’est délecté de décrire les obsessions d’un amateur de la baise, en abusant d’un champ lexical vulgaire, multipliant les scènes et les réflexions obscènes d’un passionné du cul. Sachant que Nabe lui-même est un consommateur décomplexé de films porno et de prostituées, on sent une complicité forte avec cet homme trahi par ses instincts charnels, en cherchant à coller au maximum aux sentiments les plus crus de son protagoniste. La démarche d’identification ne trompe plus personne lorsque Nabe aborde les convictions politiques de DSK, en lui prêtant son propre dégoût du FMI, ou en lui faisant confesser sa propre subordination au monde de l’argent. L’identification est absolue lorsque DSK joue le rôle du porte-parole des goûts culturels de Nabe, son amour du jazz, son mépris de certains de ses contemporains, ou de sa propre théorisation du processus artistique.
C’est aussi par le plus grand des insiders du monde politique et économique, que Nabe, outsider (ou « outsidé ») se délecte de révéler la supercherie de cette théâtralité médiatique, et de cracher à la gueule de tous ses acteurs. Une intense activité de mitraillage en continu dans laquelle réside un des grands aspects de L’enculé, à savoir l’humour. C’est cette arme qu’a choisi Nabe pour désacraliser et ridiculiser l’agitation que l’affaire DSK a suscitée. Il faut dire qu’entre la formule de Jean-François Kahn ou la plaidoirie hallucinante d’Ivan Levaï, il en fallait peu pour tomber dans le drolatique. Nabe insiste beaucoup sur la solidarité ethnique (plus qu’une solidarité de classe ou politique, même si les recoupements peuvent à l’occasion se faire) en chargeant le communautarisme juif. L’essentiel passe par le portrait d’une Anne Sinclair en grosse conne hystérique dans son communautarisme aveugle pour régler son compte à toute la galerie des soutiens de DSK (BHL, Elkabbach entre autres). Est-ce que cela fonctionne ? Oui et non. Oui, car l’humour nabien ici proche de la bonne pantalonnade gonzo suscite le rire à certaines occasions. Dans son exagération outrancière, il désamorce les convenues critiques sur l’antisémitisme supposé de l’écrivain tout en tirant à vue sur le sionisme triomphant et obscène du XXI siècle. Non, car c’est bien là tout le défaut de la pantalonnade gonzo. Au même titre que les films de la Trauma, il y a des longueurs dans la répétition du même procédé très premier degré, aussi vain que lassant. Il manque une noirceur méchante dans cet humour qui part dans tous les sens, pour rappeler la gravité de certains mécanismes de notre époque qu’auront révélés les événements de l’affaire DSK (il ne faut pas oublier qu’un tel homme et ses petits copains auraient pu occuper l’Elysée). La conclusion du livre, montre d’ailleurs que Nabe ne prend guère au sérieux le cirque politique, ce qui pose un vrai souci quant à l’intention réelle du roman, sinon de proposer une version réactualisée et irresponsable de Gargantua.
L’enculé me laisse donc un goût mitigé. Brillant par certaines pages reflétant la boulimie nabienne, il laisse aussi le lecteur au bord des pages par cette accumulation de situations trop grotesques. Il n’empêche qu’on ne lâche pas ces 250 pages que l’on avale comme ce qu’il est, à savoir un bon gros plaisir coupable au titre somptueux.
| < Précédent | Suivant > |
|---|
Sur Nabe 


