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    Accueil Sur Nabe Presse 1993 Marc-Edouard Nabe l'insoumis - Le Quotidien des Livres - 1er décembre 1993

    Marc-Edouard Nabe l'insoumis - Le Quotidien des Livres - 1er décembre 1993

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    Marc-Edouard Nabe l'insoumis - Le Quotidien des Livres - 1er décembre 1993

    Marc-Edouard Nabe l'insoumis - Le Quotidien des Livres - 1er décembre 1993

    Zone de turbulence
    Marc-Edouard Nabe l'insoumis

    TOHU-BOHU - JOURNAL INTIME 2 de Marc-Edouard Nabe
    Editions du Rocher - 245 F

    " Il y a des gens qui naissent posthumes." Nietzche.
    Marc-Edouard Nabe est né en 1985. Cette année-là, il publiait son premier livre "Au régal des vermines". Il avait 25 ans. Quelques semaines plus tard, le 15 février, il s'immolait en direct à la télévision. On y lisait des extraits de son oeuvre, il assassinait la terre entière. C’était trop. Les invités d'Apostrophes le dénonçaient au peuple. Pivot le poignardait dans le dos en lisant un télégramme bidon de Stirbois, éminence du Front national, un journaliste encore obscur de Georges-Marc Benamou, lui mettait son poing dans la figure. Avant de mourir, Nabe trouvait le temps de lâcher que Le Pen était un démocrate. C’était sa dernière estocade. Le lendemain de sa prestation, Nabe, ainsi autonommé en raison de sa petite taille, compris qu'il était mort. Son père, Marcel Zanini, jazzman reconnu, regretta de lui avoir donné le jour. Nabe reçut des lettres d'insultes, et dut consoler son éditeur, Bernard Barrault, un homme de gauche bien étourdi. Il apprit que la LICRA s'apprêtait à le traîner en justice et lut dans la presse qu'il était un nazi.
    Il reçut pourtant quelques témoignages de sympathie. ça lui mit un peu de baume au coeur, s'il en avait un. Ce mot Matzneff : "Stendhal disait qu'il faut entrer dans la vie par un duel. C’est ce que vous avait fait avec "Au régal des vermines" qui n'est pas un "fleuret moucheté". Et des inconnus multiples. Ils n'avaient entre eux qu'un point commun : ils étaient céliniens.
    C'est ainsi que Nabe pénétra dans l'antre hantée par le monstre de Meudon. Il crois tous les réprouvés de l'époque, survivants amers de l'apocalypse, "créatures frankesteiniennes" qui sortirent de l'ombre pour venir lui serrer la main. L'une d'elles voulut même lui faire l'amour. Toutes présentaient "le même profil de has been émouvant et introverti, solitaire, "réactionnaire" et anti-sexy". De beaucoup, on aurait pu penser qu'elles étaient mortes depuis longtemps. Elles rasaient les murs de peur d'être rasées.
    Nabe fut le dernier invité de ce bal des maudits. "Guest star" parmi les damnés, il aperçut dans un salon du Jockey Club une égérie des années noires, Maud de Belleroche, "baronne sexy des frétillements fascistiques" ; invité chez la femme d'un rebelle défunt, Jacqueline de Roux, il déjeuna avec Willy de Spens, "sardonique hobereau agonisant" ; il rendit visite à la veuve d'un fasciste, Véronique Rebatet, et entendit la vieille, cruelle, lui lancer au visage : "Je peux vous l'affirmer, Monsieur, vous n'êtes pas fasciste !" Il pénétra en tremblant chez la grande Arletty, que Céline lui-même voulait emmener à Sigmaringen. Il découvrit "une grande dame rose et blanche" à l'énergie intacte. Elle déchira à pleines dents le monde et lui parla de Le Vigan et de Louis-Ferdinand, qu'elle avait connu "pimpant sur sa moto, avec ses gants."
    En un an, Marc-Edouard Nabe prit de sacrées rides et se fit des amis inopportuns. Parfois, le soir venant, tout cela lui pesait. Il rentrait chez lui, faisait l'amour avec sa femme Hélène, et notait sur son journal une phrase définitive : "Chaque jour prend une fin du monde comme dessert." Le couple n'avait pas beaucoup d'argent, ils en bavaient un peu, ça ne lui déplaisait qu'à moitiés. " J'aime payer. J'ai de quoi. Je suis plein aux as de souffrances." Il songeait à ses maîtres, à ceux qu'ils appelaient les grizzlis et qui en avaient vu bien d'autres : Bloy, Céline, Bernanos. Il y rajouterait Strindberg qu'il découvrait en route. Il était aussi capable de tendresse pour les malades plus silencieux. Il avait de l'amitié pour Proust, ce forçat "qui s'évade à la petite cuillère de la condition humaine". Il arrivait aussi à Nabe de déserter le grand monde, de fuir les baronnes qui le présentaient ainsi : " M. Nabe, d'extrême droite." Il rejoignait alors ses copains d'"Hara-Kiri". Le Professeur Choron le prenait dans ses bras, et tout en roulant un patin à sa voisine, lui expliquait comment les feuilles se suicidaient en tombant des arbres, pourquoi il fallait détester le sommeil, les femmes, les enfants, et tout ce qui existait. Il écoutait Choron avec un dégoût admiratif. C'était le seul homme capable d'arborer le jour de l'enterrement de sa femme un costume voyant de chez Renoma en disant ceci : "Je veux qu'on ne voix que moi."
    Ce qui liait Nabe à tous ces gens-là, c'est la rage. Il enrageait. Tout le mettait hors de lui : un défilé lepéniste devant la statue de Jeanne d'Arc, "Nationaliste, comment peut-on être encore nationaliste ?", la comédie antiraciste d'Harlem Désir et des siens, l'ignorance démagogique de Coluche, la vulgarité de Gainsbourg, les éructations de Marguerite Duras. Il ne versait pas une larme à la mort de Simone Signoret, de Daniel Balavoine, ou de Simone de Beauvoir. Il vomissait la gauche bien pensante. Pour calmer ses nerfs, il se mettait à la gouache.
    Sinon, il y avait le jazz. "Swing! Swing! Swinguer ou crever ! Basie-Duke ! Duke-Basie ! Voilà la pendule dont tout coeur dans sa cage thoracique se doit de suivre le balancement." Mais à l'hôpital, le vieux Sam Woodyard se mourrait, "Stormy weathe", Sam. Nabe pleurait en silence au Petit Journal et ruminait son mépris. Le 23 février 1986, il notait : "Cette société démocratico-socialisto-anti-artistique commence à me poser un sérieux problème. Ma haine est telle que si je n'écrivais pas, si je n'avais pas d'oeuvre d'art à exécuter, j'exécuterais plutôt à l'intérieur d'un groupe terroriste les missions les plus périlleuses à la gloire de l'insoumission."
    Un jour, il dut déménager. Son propriétaire le mettait dehors. Il se retrouva aux Epinettes. Sollers vint voir ses oeuvre d'art. Sollers, c'était son contact avec la civilisation, le stratège qui longe les murs, "une ordure fair-play". Il l'écoutait lui dire : "Comprenez-moi bien Marc-Edouard, sans racisme pas d'antiracisme, plus de socialisme plus de pouvoir. Pour que la machine reparte, il faut des exemple." Il ne s'ennuyait pas avec Sollers qui l'appelait "Banus" et aimait poser en compagnie de Satan. Il avait d'autres relations plus encombrantes, comme Jean- Edern Hallier qui se prétendait son maître ou des groupies qui l'appelaient au téléphone pour rendre Hélène jalouse.
    Enfin, ils voyagèrent un peu, mais ce ne fut pas une réussite. A Florence, ils trouvèrent les musées fermés. Nabe écrivit : "Jusqu'au bout, quelque chose nous en voûdra."
    Le 13 juin 1986, il posa son Mont-Blanc. Il n'écrivait pas sur un Macintosh. Il venait de finir le second tome de son "Journal". Il rêvait d'un "Enfer heureux". Ses ennemis étaient ennuyés. Ils craignaient de le lire, non pas à cause des insultes dont il les couvrirait, mais de peur de découvrir qu'il était un écrivain. Ils toisèrent le livre de loin, ricanèrent en lisant le titre "Tohu-Bohu". Beaucoup de bruit pour rien, laissèrent-ils tomber. Mais lorsqu'ils furent seuls, ils ne purent s'empêcher d'en feuilleter quelques pages. Et cela fit un bruit terrible dans leur cerveau. Ils comprirent qu, pour eux, l'enfer ne faisait que commencer.

    Bernard de SAINT-VINCENT

    Nota bene : On pourra reprocher à ce journal quelques défauts notables d'édition. L'index est trop souvent fantaisiste et des noms d'écrivains sont tragiquement écorchés. Exemple : le "Valery" de Larbaud ne prend pas d'accent et Chateaubriant, lorsqu'il s'agit du "petit" Alphonse, s'écrit avec un "t". Une révision s'impose.