Critique de Michel Polac sur Nabe's Dream - L'Événement du Jeudi - 11 juillet 1991
À contre-pied
Partir à la retraite, c’est mourir un peu ; considéré comme inoffensif on bénéficie du privilège des défunts : les regrets éternels. Certains éloges quasi posthumes me donnent l’envie de mordre, d’oublier mon idéal de silence et de régresser vers l’utopie soixante-huitarde : tout dire. Et envie de prendre le contre-pied de ce journal – et de toute la presse – pour défendre Marc-Édouard Nabe (Nabe's Dream, Éditions du Rocher) qui n’a pas volé ses coups de bâton : si le narcissisme était la mesure du génie il serait le plus grand. Ce gamin est né trop tard : les Goncourt et Léautaud étaient des commères et leurs propos étaient bien plus odieux que les siens, mais voilà, aujourd’hui, après certains « détails » on sait que les mots tuent, que des polémistes peuvent être des assassins et les hommes de lettres ont la gueule de bois..., sauf Nabe.
Métamorphosé en noctambule (moi !), je figure, dans cette galerie de miroirs qui ne reflètent que Nabe, donc encore presque rien, sinon l’heureux époux d’une belle Hélène qui lui assène magnifiquement ses quatre vérités (il a le mérite de les retranscrire), ce qui ne les empêche pas de s’envoyer en l’air à chaque page et dans tous les coins. Je donne tous les Goncourt et d’Ormesson, P.-J. Rémy, Marguerite Duras pour Nabe, l’affreux Jojo.
On assassine Nabe (et je défends l’indéfendable) et on encense Donner dans l’Événement du jeudi (et partout), Christophe Donner (l’Europe mordue par un chien, Édition L’École des loisirs) qui a en commun avec Tony Duvert et Hervé Guibert (entre autres) une extrême insolence à l’égard du sexe faible et du sexe orthodoxe, et une tendresse effrénée pour les garçonnets.
Il me semble que parfois on traite les romans des jeunes filles, des tôlards et des homosexuels en herbe comme ces tableaux d’infirmes peints avec les pieds : avec une curiosité indulgente. Ajoutez le sida et le badaud se précipite.
Maudite hier, l’inversion permet aujourd’hui au dandy de s’écarter du troupeau, de s’installer dans un élitisme paradoxal, un club oxfordien orgueilleux ou maso. Quand on a ce souverain mépris pour le vulgum pecus à quoi bon s’embarquer dans le train pour la Roumanie avec des étudiants pleins de bons sentiments ? Quand on hait, à juste titre, les voyages organisés et la charité niaise, pourquoi écrire un journal de bord, sinon pour faire rire quelques branchés ?
Donner maintient ses distances grâce à l’estime qu’il a pour lui-même, du moins en tant qu’écrivain (comme Nabe) et grâce à son culte audacieux, hors de portée des médiocres, pour les « lèvres pulpeuses du petit garçon » qui sera sur le quai au retour.
Michel Polac
| < Précédent | Suivant > |
|---|

Sur Nabe 


