Critique de Tohu-Bohu dans La Voix de France - décembre 1993
Peut-on tout dire en littérature ?
Côté journal intime chacun de nous a ses préférences. On lira celui des Goncourt pour sa méchanceté et sa drôlerie ; celui de Léautaud pour son anarchisme grognon et ses facéties sur le milieu littéraire de son époque ; celui de Jouhandeau pour sa sensualité grave ; celui de Matzneff pour ses rites mystico-orthodoxo-voluptueux. Bien sûr, il y a des journaux faussement ambitieux, un rien moralisateurs, un rien chichiteux, enveloppé de beaucoup d'ennui comme ceux de Julien Green. Un écrivain qui passe son temps à se donner bonne conscience est-il fait pour tenir son journal ? A l'inverse, Dominique de Roux, n'a pas craint de se frotter à l'autopsie de son propre moi en publiant Immédiatement, sublime journal portant un regard acide sur "la réalité du monde, dernier degré de l'imposture." Je citerais aussi les Carnets de Montherlant, trop souvent négligés par la critique et qui traduisent autant sa stature romaine que sa touchante tendresse, révélant une morale altière derrière la sensibilité et l'intelligence. " Dédaigner le monde comme je le fait, note-t-il ; écrire toujours, cependant, comme si je le respectais : qu'y-a-t-il qui montre mieux que ce n'est pas pour lui que j'écris ?". On retrouve cette conception de l'écriture dans le deuxième volumineux journal de Marc-Edouard Nabe, ce jeune écrivain maniaque de l'introspection, de l'analyse clinique de sa vie, qui passe son temps, comme l'a confié récemment à un magazine sa propre femme, à "tout sacrifier sur l'autel de la littérature". Soit, un tel parti pris est respectable. Qui n'a pas encore compris que l'acte d'écrire est le plus honorable des engagements, la plus salutaire des actions ?
Dans Tohu-Bohu, il réaffirme bien haut, avec véhémence, son admiration pour Céline. Ses plus belles pages sont sans doute celles où il se met à genoux devant l'auteur du Voyage au bout de la nuit, moins pour le vénérer que pour le reconnaître, pour lui dire et redire que sans ses livres il ne serait pas ce qu'il est. On peut imaginer dans quelle transe Nabe s'est trouvé lorsqu'une bonne âme le conduisit, en mai 1985, au chevet d'Arletty, qui avait refusé en 1945 de suivre Céline à Sigmaringen ! "Cette visite, écrit-il, je l'ai rêvée trois cent mille fois sur mon oreiller. J'y suis, là, en vrai." Nabe est resté deux heures et demie chez elle. Il ne s'étonne pas de ses jugements à l'emporte-pièce : par exemple sur Soutine, qu'elle n'aime pas, alors que Nabe le voue au pinacle, ou encore sur Céline, qu'elle décrit comme un poseur, un comédien, se déguisant en mendiant, se voûtant exprès, chevrotant sa voix, tout cela "pour faire pitié", à l'inverse d'un Léautaud, "vrai dégueulasse".
Même s'il rend hommage à plusieurs reprises aux écrivains qu'il aime et juge indispensables, Marcel Proust ("grand excentrique obsessionnel"), Léon Bloy, André Suarès ou Dominique de Roux ("Quel grand musicien d'âmes !"), c'est plus fort que lui, Céline reste son grand "homme". Parmi les pages les plus drôles, notons sa rencontre avec Jean-Edern Hallier, qui entre deux crises de mégalomanie, lui raconte l'histoire suivante. En 1960, celui-ci demande à Céline, pour la revue Tel Quel, "Pensez-vous avoir un don d'écrivain ? ". Céline se perd alors dans "un torrent de vieux soûlard" tandis que la mère de Jean-Edern s'impatiente :
"- Jean-Edern ! J'ai besoin du téléphone !
- Mais Maman ! Je parle à Céline !
- Dorénavant tu téléphoneras du bistrot à tes petites amies ! "
Au bout d'une heure et demie, Hallier n'entend plus rien dans le combiné. Il appelle Céline. Rien, puis un souffle, un ronflement ! Il s'était endormi : "il cuvait son inspiration".
Imprécateur, "violeur" de toutes les idéologies, mauvais garçon, mari fatigant, écrivain la tête bourrée d'idées de livres tous plus authentiquement provocants (c'est-à-dire dérangeants) les uns que les autres, ne sacrifiant à aucune mode, vomissant autant Coluche, Jérôme Garcin, que S.O.S Racisme (nous sommes dans les années 1985-1986), reprochant à son éditeur de l'époque, Bernard Barrault, de ne pas le défendre assez contre les tempêtes qui se déchaînèrent contre lui après la publication de son premier livre (il avait 25 ans), Nabe l'insoumis bouleverse tous les journaux intimes d'aujourd'hui, autant par son style syncopé (l'amateur de jazz n'est jamais loin !) que par l'insolence de ses propos. Il balance entre l'encens (son côté religieux) et le vitriol (son côté diablotin). On ne lui pardonne guère de se servir de sa plume comme d'un rouleau compresseur. Oui, son journal est un vaste "tohu-bohu" qui réarme son lecteur, enchanté d'y trouver tant de vigueur conquérante. "Tout le monde, à droite comme à gauche, sait où je suis, conclut-il. Je suis dans l'art. Et je suis prêt à payer jusqu'au poteau l'idée, juste la toute petite idée que l'art n'est pas idéologique : c'est rien et c'est tout dans cette époque où tout - et la chose la plus sérieuse au monde (la beauté) - se juge à l'aune des idées, et des pires... C'est d'ailleurs tout ce qu'on me reproche, à moi et à tous les artistes de tous les temps : de ne vivre que par et pour la beauté."
Nabe, auteur subversif ? Ceux qui feignent de le croire, devraient mettre un peu le nez dans ce Tohu-Bohu là qui, malgré ses emportements, ses injustices et ses digressions nombrilistes (mais un vrai "journal" y échappe-t-il ?), secoue de façon salutaire le cocotier de notre enlisement spirituel et petit-bourgeois.
A l'heure où tant de bêtises sont déversées sur la notion "d'exception culturelle", faisant passer les défenseurs de la langue française et de surcroît les pourfendeurs d'une Europe américaine pour des abrutis, la réédition de Vues, de Paul Valéry (publié initialement en 1948), est plutôt une louable initiative. Grâce soit rendue à Denis Tillinac et Olivier Frébourg, ses éditeurs. Valéry, avant de réfléchir sur la crise de l'intelligence, de disserter sur Mallarmé, Pierre Louys ou Berthe Morisot, écrit avec justesse, sur la France. Nous n'avons plus qu'à méditer ceci : " Toutes les fois que notre nation ne s'est pas abandonnée et qu'elle s'est montrée elle-même, elle s'est révélée une nation modèle, un objet d'admiration, d'imitation, de jalousie, qui se compare de soi-même, à cause de sa lucidité, de son éclat et d'un certain mystère dans son rayonnement taillée, et, par là, plus fascinante que de grosses gemmes qui doivent moins à l'art qu'à la nature." Le message est clair : Valéry insiste pour réaffirmer que "la France n'existe que dans la mesure où elle se distingue." Qui prendrait réellement le risque de faire échouer cette distinction ?
Gilles Brochard
Tohu-Bohu, journal intime 2, de Marc-Edouard Nabe, Editions du Rocher, 1647 pages, 245F
Vues, de Paul Valéry, préface de Claude Lamy,, La Table Ronde, 407 pages, 45F
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