Bertrand Leclair critique Lucette dans Le Nouvel Economiste - 10 mars 1995
NABE DELAVE CELINE
Marc-Edouard Nabe tente de faire son nid chez le condor Louis-Ferdinand Céline. Trop grand pour lui.
Consternant, Ordinaire, Intéressant, Fameux, Inoubliable
Le chant du coucou est plus monotone des chants d'oiseaux, et ce n'est pas la Lucette de Marc-Edouard Nabe qui prouvera le contraire. Adoptant la stratégie de l'oiseau chanteur, Nabe squatte chez Céline. Il a su forcer les réticences de Lucette Almanzor, danseuse et veuve de l'écrivain, dépeinte sous le pseudonyme de Lili dans la sublime "trilogie allemande" (D’un château à l'autre, Nord, Rigodon), récit épique de la fuite du couple à la Libération. Dérogeant à sa règle, celle qui refuse que soient réimprimés les pamphlets de "son" homme a accepté de parler, qui plus est dans un roman dont les personnages sont bien réels.
Avide de scandale et le trouvant parfois, pamphlétaire talentueux mais piètre romancier, Nabe a choisi de s'absenter de son récit, qu'il mène à la troisième personne et dont l'acteur Jean-François Stévenin est le personnage principal. "Stev" rêve d'adapter Nord au cinéma. Il approche Lucette, ressasse l'histoire de Nord, comprend que son projet est impossible. Lucette, pourtant, multiplie les confidences, qui évoque Céline comme un doux-gentil qui fond en larmes à la vue d'une bestiole maltraitée. La voie romanesque permet d'oublier les lettres antisémites envoyées à Je suis partout par Louis-Ferdinand. C'est par ce vide même que Nabe voudrait provoquer. Le problème, c'est qu'il ne se passe rien. Sombrant dans un lyrisme empesé, il a totalement affadi son style, et l'idée qu'un ignare pourrait se faire de Céline. Impardonnable.
Bertrand Leclair
"Lucette" de Marc-Edouard Nabe, Gallimard, 348p, 130F.
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