Marc Danval critique Nuage dans Tenue de Ville (magazine bruxellois) - mars 1997
Marc-Edouard Nabe
dans les nuages
Avant de terminer son existence en cycliste foudroyé, Jean-Edern Hallier avait fait attribuer le "Prix Paris Première" à Marc-Edouard Nabe pour l'admirable Tome III de son journal intime Inch'allah. Autant le dire tout de suite : l'imbécile et sournoise conspiration du silence de la presse "littéraire" française à l'égard d'un talent rare m'exaspère jusqu'à la blessure.
Phénomène d'autant plus alarmant, que ce sont les médiocres qui arrivent à bout des personnages considérables, et non - hélas! - le contraire. L'irréversible conséquence de la loi du nombre constitue la cause première d'un rejet de maquignon. Nabe en sait long. Une culture universelle, des dons inespérés font de lui un guitariste de jazz, un peintre et surtout un authentique écrivain de la trempe de Morand, Léautaud, Guitry, Queneau ou Jouhandeau et plus près de nous Edern, Bernard Frank, Nourissier, Philippe Sollers ou Jean-Paul Enthoven. Or, depuis trois ans, traîne dans les rayons des librairies, un petit livre d'une cinquantaine de pages Nuage, perception réduite à l'essentiel du génie de Django Reinhardt. Il est singulier que Nabe n'ait guère mis au pluriel son titre comme le fit l'homme aux mains bourdonnantes de sortilèges. Livre hâtif ? Sans doute. Après que Charles Delaunay ait prétendu dans Django mon frère que le guitariste était né à Liverchies, erreur reprise durant des années par le Larousse et figurant encore dans le Dictionnaire du Jazz paru en 1988 chez Laffont, Nabe remet ça en parlant de Librechies. Certes, ce n'est pas un des grands problèmes du siècle mais le talent n'excuse pas la distraction. En citant quelques compositeurs majeurs du jazz, Nabe oublie Gil Evans, Carla Bley ou George Russel mais frappe juste en démystifiant l'énigmatique fascination du Quintette du Hot-Club de France : "A trois guitares, ils n'arrivaient pas à abattre le boulot de Freddie Green tout seul". Lorsqu'il parle d'ultime séance d'enregistrement en date du 10 mars 1953, c'est perdre de vue que le 8 avril suivant, Django était encore en studio pour y graver cinq faces avec Sadi, Pierre Michelot, Martial solal et Pierre Lallemand. Le mois suivant, le 16 mai, une hémorragie cérébrale l'emportait. En dépit d'une tension trop élevée, il refusait de consulter un médeçin. Mieux valait l'indépendance et l'incessant péril que l'esclavage des convenances.
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