Article de 7 à Paris sur 10 ans pour rien - 31 janvier 1990
LE TALENT EST DE SORTIE
Désolé, mais depuis que la nuit à Paris est malade, moi-même je ne me sens pas très bien. Encore une semaine sans rien pour exciter l'imagination des noctambules. Je suis au bord du désespoir. Rien ni personne à égratigner, je frise la dépression. Pourtant, les nuiteux de mon espèce ont d'ordinaire l'optimisme chevillé au corps, toujours prêt à s'imaginer que les beaux jours reviendront et que nous connaîtrons encore des fêtes sans sommeil. Depuis trop longtemps au régime sec, j'ai cherché ailleurs et trouvé d'autres victimes à qui j'avais depuis un certain temps envie de faire leur fête. Allons-y.
La dernière nuit des années 80, je connais neuf gus qui se sont payés un peu de bon temps pour pas cher : un éditeur (des Editions du Rocher) a offert à neuf jeunes gens réputés être, entre autres choses, des écrivains sinon remarquables remarqués au cours des années 80, de passer le dernier réveillon des eighties dans une suite (chacun, ce n'était pas une partie fine) de l'hôtel Meurice pour s'y livrer à une expérience littéraire inédite.
J'aurais garde d'oublier le nom d'un seul des heureux élus : Thierry Ardisson, Frédéric Berthet, Patrick Besson, Alain Bonnand, Olivier Frébourg, Jean-Michel Gravier, Marc-Edouard Nabe, Eric Neuhoff, Jean-René Van der Plaetsen. Je vous devine un peu perplexe : la majorité de ces noms vous est inconnue. C'est sans doute que vous n'êtes pas familier des cercles progressistes littéraires parisiens. Entendez progressiste dans le sens où ces futurs grands écrivains ont encore des progrès à faire.
J'imagine qu'on avait bien fait les choses et que les pauvres n'ont pas été abandonnés seuls dans leur chambre comme des orphelins de luxe, sans provision de bouche ni alcool, une nuit pareille. Toutefois, ils avaient reçu la même consigne : il leur fallait, au petit matin, remettre à l'éditeur le texte que, sur le thème des années 80, leur dernière nuit leur avait inspiré. Pas question de tricher, ni de préparer à l'avance un texte "spontané" : une fouille insistante permit de s'assurer que chacun entrait dans le jeu et dans sa chambre (tirée au sort) en respectant la règle commune.
Drôle de fête, direz-vous, et curieux résultat : un livre intitulé "Dix ans pour rien ? Les années 80". Pourquoi poser la question quand la réponse est évidente : comme personne n'avait vraiment rien à dire ni à écrire, tout le monde a parlé de soi, d'ailleurs on n'en attendait pas plus de ces jeunes dont la réputation n'est pas d'avoir encombré les tables de libraires de leurs chefs-d'oeuvre, même si certains d'entre eux ont reçu des récompenses littéraires institutionnelles. Tous ont nourri, nourrissent encore de grandes ambitions et s'inscrivent eux-mêmes d'emblée dans la lignée des grands écrivains voyageurs, amateurs de luxe et de littérature déambulatoire. Leurs petits-fils illégitimes font du sur-place. Le luxe n'est plus ce qu'il était, les bons livres non plus.
Drôle de fête pour d'authentiques nombrilistes. Dans leur prison d'une nuit dorée, pas un dont la prose ne soit essentiellement axée sur sa petite personne. On s'étonne qu'aucun d'eux n'ait fleuré le piège à Narcisse, tous y restent englués et font mine de ne pas s'en apercevoir, pas un pour comprendre que la fête à laquelle il était convié allait mettre à mal sa réputation, à défaut sa vanité. Le seul qui n'ai pas tout à fait manqué son objectif, c'est l'éditeur qui a l'innocence de croire qu'il va vendre (89F, quel à propos) ce livre qui n'est que le constat que ce soir-là le talent était de sortie...
J.-P. GEDE
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