Pierre-Luc Moudenc parle de La Marseillaise et de L'Âge du Christ - Rivarol - 5 mars 1993
Témoignages chrétiens
L'imprévisible Marc-Edouard Nabe s'est, lui aussi, converti. Au seuil de ses trente ans. Non point brutalement, comme Hubert Monteilhet, mais, si l'on peut dire, en douceur. Presque insidieusement. Sa fréquentation de Péguy, Bernanos, Bloy, Claudel, Simone Weil et quelques autres avait ouvert la voie. Un nouveau rôle de composition, propre à séduire cet amoureux du paradoxe ? C'est le Malin qui nous souffle cette hypothèse, et nous nous garderons de lui prêter l'oreille.
Le voici donc dans le giron de l'Eglise, et il le fait savoir à sa manière, coruscante, convulsive comme un chorus de John Coltrane ou d'Albert Ayler. Rien de commun avec la démarche assurée du père d'Eudoxie. La prose de Nabe, court, ricoche, rebondit, se précipite, se perd, se retrouve, charriant pêle-mêle un magma d'imani alinéas (les pages 55 à 53), ignore délibérément l'euphémisme ou la litote, force le trait, choisit avec obstination - Ayler, toujours - la dissonance et le baroque.
Mais d'autre part, comment ne pas succomber à la séduction de l'enthousiasme, du lyrisme, d'une maturité qui éclate dans des jugements judicieux succédant à des enfantillages, à un incontestable sens esthétique, à un ton dont l'originalité n'a guère d'équivalent dans la littérature actuelle ? L'Âge du Christ, à la fois témoignage, récit, réflexion prophétique, méditation sur l'art et la religion, offre tout cela, pour ainsi dire, en vrac.
Les héros de ce jeune prosélyte qui choisit, en toute simplicité, de faire sa première communion à Jérusalem le jour de ses trente-trois ans - d'où le titre - ont nom Mélanie de la Salette et Thérèse de Lisieux. Ou encore Grignon de Montfort, saint johannite de la fin du XVIIe siècle. Ce qu'il en sait et en dit, car il a beaucoup lu et beaucoup retenu, ne relève évidemment pas de l'hagiographie traditionnelle, mais d'une interprétation "à fleur de peau". Le bon sens cher à Monteilhet se trouve ici disqualifié. L'émotion, et singulièrement l'émotion esthétique, occupe le terrain. "La beauté, disait Breton, sera convulsive ou ne sera pas."
Avec cela, des considérations qui témoignent d'un sens rassis (au sens où l'entendait Villon), des notations fort pertinentes sur l'art chrétien, sur Gandhi, les Evangiles et la non-violence. Et des vaticinations éculées ( Hitler et l'Antéchrist), des passages que l'on jugerait d'un goût douteux si le critère ne perdait, en l'occurrence, toute sa signification.
Ecoutons Marc-Edouard Nabe : "Enter dans le visible pour se rendre invisible. Etre subversif partout, hérétique dans l'hérésie même. Garder sa cohérence en se décalant chaque fois, aller droit en zigzags, échapper dogmatiquement au dogme, être extérieurement dans tout et hors de tout dedans, être partout ailleurs, out of nowhere, c'est-à-dire quelque part partout ! Quels voyages ! Voilà mon catholicisme ! Polyinstrumental !" Il faut entendre la musique de ce polyinstrumentiste, ne fût-ce que le temps d'un livre. Quitte à se demander s'il n'est pas trop... poly pour être tout à fait honnête.
Pierre-Luc Moudenc
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