MARC-EDOUARD NABE N'EST PAS MORT
Céline écrivait que le livre qui ne lui serait jamais pardonné n'était pas Bagatelles pour un massacre, mais Voyage au bout de la nuit. Je crois que les ouvrages qu'on ne pardonnera jamais à Marc-Edouard Nabe sont le Journal intime et Alain Zannini. C’est principalement parce qu'il a écrit ces deux oeuvres monumentales qu'on ne supporte pas, aujourd'hui, qu'il fasse moins.
Depuis Une Lueur d'espoir, essai rédigé en quinze jours à la suite des attentats du 11 septembre, Nabe semble filer un mauvais coton. Il a troqué son noeud papillon de diariste contre une chemise au bouton ouvert de journaliste. Même ses lunettes sont moins rondes. Journaliste en free lance, il part en Irak à la veille du conflit et en revient avec un roman (tiens ?), Printemps de feu. Puis il crée un mensuel, La Vérité, interdit au bout du quatrième numéro... et, enfin, publie ce recueil de textes sur l'actualité : J'enfonce le clou.
Le 11 septembre 2001 aurait-il tué un écrivain ? Soyons sérieux. Nabe le déclare lui-même dans sa préface : "Les écrivains disent tous qu'on ne peut plus écrire comme avant le 11 septembre, mais ils écrivent tous exactement comme avant !". On ne peut pas lui donner tort : depuis les attentats du World Trade Center, il essaie, à sa façon, qui en vaut bien une autre, d'intégrer la réalité du monde à sa littérature. De faire de la littérature à partir de la réalité. Marc-Edouard Nabe a pleinement conscience qu'il ne peut plus, qu'il n'a plus le droit d'écrire comme avant Ben Laden. On peut lui reprocher sa mégalomanie, sa mauvaise foi - contrairement à ce qu'il prétend, il n'est pas le seul à intégrer l'actualité brûlante dans sa littérature (citons seulement Houellebecq, Maurice G. Dantec ou, plus récemmemnt, Yann Moix) -, on peut même lui reprocher sa tendance à prendre des postures de petit prof, à distribuer des leçons de morale, lui qui a toujours eu cela en horreur... On peut, enfin, lui reprocher ses prises de position extrémistes, anti-américaines, ouvertement du côté de l'Islam, des terroristes d'Al Quaïda, de Saddam Hussein. Mais c'est tout ce qu'on peut lui reprocher.
Bien sûr, moi aussi je regrette le Journal intime. Bien sûr, moi aussi, j'ai trouvé quelques longueurs et quelques facilités dans Printemps de feu, quand Alain Zannini m'avait enchanté de la première page à la huit centième. Bien sûr, je trouve le titre J'enfonce le clou assez présomptueux. Mais j'ai beau y mettre la meilleure volonté du monde, je n'arrive pas à être complètement déçu par Nabe.
Jusqu'au bout de la logique
Nabe est-il le seul écrivain à quitter de temps en temps le roman pour publier un essai ? Non. Alors que signifient ces jérémiades sur le grand romancier qui s'est fourvoyé dans le journalisme d'opinion ?... Passons sur la fascination un peu puérile qu'il éprouve face aux terroristes, à rapprocher de celle qu'il ressentait envers les grands truands du genre Mesrine ou Spaggiari. En France, et un peu partout dans le monde, de grandes manifestations on eu lieu avant que n'éclate le conflit irakien pour protester contre celui-ci. Les bonnes âmes reprochaient à Georges W. Bush sa volonté d'envahir l'Irak en prétendant la libérer, mais bien peu se sont clairement placées du côté des Irakiens. Nabe, lui, l'a fait. Peut-être s'est-il trompé, peut-être a-t-il soutenu un régime totalitaire et impitoyable, mais si c'est le cas, il est allé jusqu'au bout de son erreur. Cela vaut au moins le respect. Comme tout recueil d'articles, J'enfonce le clou est très inégal. Les réflexions sur l'Irak y occupent une place importante, on n'est bientôt plus très loin de l'overdose. Mais certains textes méritaient vraiment d'être publiés, et c'est dans ceux-là qu'on trouve le meilleur Nabe. Lorsqu'il évoque le procès de Marc Dutroux, ou lorsqu'il traite de La Passion de Mel Gibson, il n'y a pas à y revenir. Sans être dupe de l'aspect hollywoodien du film, de sa violence et de son grand déballage de Ketchup, il coupe court, comme il sait si bien le faire, aux accusations d'antisémitisme que Gibson a dû essuyer : c'est son dada l'antisémitisme ! S'étant lui-même débrouillé dès son premier livre pour qu'on lui colle cette étiquette abominable, il sait mieux que personne l'arracher avec les dents. "L'antisémitisme est devenu le mètre étalon de la pensée moderne." Il va jusqu'à fustiger, dans un autre article ce qu'il appelle "l'anti-antisémitisme", reprenant le rôle qu'il aime tant, celui du gamin insupportable. "Dans les années 30, les Français racistes voyaient des Juifs partout et pendant l'Occupation, ils les ont persécutés comme on sait. Aujourd'hui, les Français antiracistes voient des antisémites partout et ils les dénoncent." Exemples à l'appui, il montre superbement à quelle absurdité mène la peur très française de l'Antisémite, ennemi préfabriqué qui se partage désormais l'affiche avec le Pédophile...
Non décidément, Nabe n'est pas mort. Il est juste encore un peu plus agaçant qu'avant, c'est tout. Un écrivain ne perd pas son honneur à tremper sa plume dans la réalité. Et s'il frôle le ridicule en sanctifiant Dieudonné ou en applaudissant la Palme d'Or du film de Michael Moore, c'est un moindre mal. Certains des textes qui figurent dans J'enfonce le clou passeront vite, d'autres resteront : l'avenir fera le tri. C'est l'avantage des écrits d'actualité.
Raphaël Juldé.
J'ENFONCE LE CLOU
Marc-Edouard Nabe - Editions du Rocher, 340p, 20,90€.
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