Article sur Inch'Allah dans Paris Match par Patrick Besson - 24 octobre 1996
Marc-Edouard Nabe, 730 jours de vie à Paris, sous l'œil de Dieu et de son "indic"
Toujours prêt à prendre sa plume pour une chronique à contre-courant - notamment pour "Paris Match"-, il écrit aussi des romans... que personne n'a jamais lus. Pourtant, un éditeur s'obstine chaque année à publier les milles pages de son journal. "Inch'Allah" est son troisième. Un portrait anthropométrique et assassin du Tout-Paris et de ses péripéties quotidiennes.
Arrivé à la 2611e page (les trois premiers volumes confondus) du journal intime de Marc-Edouard Nabe (éd. du Rocher), le lecteur ne ressent aucune fatigue, mais ce repos étrange et doux que seuls procurent l'alcool et le génie. Nabe est un grand écrivain français de la fin du XXe siècle. C’est une réplique jazzy de Marcel Proust. D’ailleurs, ils ont le même nez. Tous les deux ont mélangé Balzac et Saint-Simon dans leur shaker, la différence étant que Proust a rajouté du passé et de la nostalgie, Nabe préférant pour son cocktail perso du présent et de l'émotion. L'un et l'autre démontent la société pour mieux l'examiner, sans avoir pour autant l'ambition de la guérir. Ce sont de brillants médecins désinvoltes et désabusés, qui savent que la seule victoire sur la maladie est le sourire. " Inch'Allah" va de juin 1986 à mai 1988. Revoilà les années Mitterrand, avec leur cortège de procès Barbie et d'abus de biens sociaux élyséens. Beaucoup de ceux qui tenaient alors le haut du pavé sont tombés dans l'oubli, ou tombés tout court. Dans un studio avec mezzanine du XIIIe arrondissement de Paris, un jeune écrivain maudit (il n'a même pas la télévision) écrit son premier roman : "Le bonheur" (éd. Denoël). il a un père célèbre (Marcel Zanini), une femme désirable (Hélène Hottiaux), des amis fidèles (Marc Dachy, Albert Algoud) et des copains connus (le professeur Choron, Jackie Berroyer, Jean-Edern Hallier, Philippe Sollers ou encore Albert Spaggiari !). Il travaille au café, même pendant les pannes de courant. L'après-midi est consacré aux mondanités. Ce n'est pas le tout d'avoir l'œil, encore faut-il avoir le spectacle. Son journal intime est d'abord pour Nabe l'occasion de sortir de chez lui, le plus souvent sans sa femme. Il ne manque aucun raout, s'incruste aux dîners, s'attarde aux apéros, hante l'amphi de la Fnac. C’est un pittoresque badaud culturel qui feint une naïveté toute marseillaise pour mieux ouvrir les cœurs et surtout les bouches. Un bon écrivain est-il autre chose qu'un bon indic ? Non seulement Nabe balance, mais il balance tout. Pour lui comme pour Dieu, il n'y a pas de vie privée. le journal de Nabe est, pour l'auteur, comme ce grand livre qui s'écrit au ciel - Marc-Edouard Nabe est très croyant, espérant sans doute recueillir des informations encore inédites sur Dieu qu'il pourra ensuite restituer à son lecteur aussi fidèlement que possible - et dans lequel figurent toutes nos bonnes et toutes nos mauvaises paroles. "Inch'Allah" - comme avant lui "Nabe's Dream" et "Tohu-Bohu" - est une espèce de Jugement dernier bien écrit. Personne n'y échappe et il ne sert à rien de s'en plaindre. Il faut juste l'admirer, comme on admire la mer ou l'Evangile selon saint Jean. Dans journal intime, il y a journal. Nabe est un fanatique de l'actualité. Il ne comprend pas qu'on écrive des romans, puisque la réalité est déjà là, qui nous en offre mille par minute. c'est à ses yeux comme manger de la soupe avec une fourchette, alors que lui-même a une solide cuillère en bois et s'en met plein la lampe, sans oublier, après chaque bouchée, de se tapoter le ventre avec satisfaction. Nabe se régale : d'ailleurs, c'est le titre de son très controversé premier livre ("Au régal des vermines", éd Barrault). C’est également un avaleur de film, de concerts, d'expos, de livres. Il vaut dix lecteurs de "Télérama" à lui tout seul. De son œil de lynx cinéphile, il repère de loin les festivals Fassbinder et Pasolini. "Inch'Allah" regorge de textes magnifiques sur ces derniers. Sa formidable attention à tous les domaines de l'art en fait également un grand spécialiste de peinture. Voir les passages sur Soutine ou Picasso.
"Inch'Allah", qui n'est pas un livre méchant, a blessé beaucoup de monde. Si les gens ne veulent pas qu'on écrive leur vie, ils n'ont qu'à ne pas la raconter, le mieux étant bien sûr de ne pas la vivre. La réalité est un embrouillamini de récits autobiographiques que Nabe démêle et collecte copieusement. Pour s'intéresser autant aussi et longtemps à ses contemporains, il faut être un saint - ou du moins aussi fondamentalement gentil qu'un commissaire de police. Depuis 1983, date à laquelle il a commencé ce qui se présente comme une œuvres aux dimensions prodigieuses. Nabe n'a pas sauté un jour, même pas le dimanche, qi est pourtant celui du Seigneur. L’art étant la quintessence du caprice et de l'humeur, il a besoins d'un maximum de sérieux pour être réalisé. Nabe a la discipline d'un moine copiste du Moyen Age, sauf qu'il ne copie personne. Il rédige un exemplaire unique, fruit d'une âme imprévue.
Patrick Besson
Légende photo : Nabe aime par-dessus tout le jazz et Céline. Il y a deux ans, il avait écrit un roman sur la veuve de l'écrivain, et s'était fait photographier devant la demeure de l'"enragé de Meudon".
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