Renaud Camus - Corbeaux - novembre 2000
Pour les dates antérieures au 9 avril et postérieures au 9 juillet 2000 ,voir aussi K.310, journal 2000 dans lequel ce journal est inclus.


Extraits de Corbeaux, journal du 9 avril au 9 juillet 2000 :
Lundi 8 mai, huit heures du matin.
[...]Martel était en quelque voyage exotique, comme souvent, lorsqu'il a lu La Campagne de France. Il n'y a rien trouvé de choquant, me dit-il, du point de vue idéologique. Et il a été stupéfait, à son retour en France, d'apprendre la fureur qu'avait déclenchée ce livre, et la campagne dont je faisais l'objet.
Lui dit le plus grand bien de ce volume de journal, à une réserve près, à laquelle je suis très sensible. Il dit avoir été troublé par la façon dont je parle d'Etienne, un ami, décrit par moi, selon lui, avec une méticulosité d'entomologiste qui fait froid dans le dos. Je me souviens que j'étais alors sous l'influence du journal de Nabe, où j'admirais la justesse et la précision de la description des rapports de l'écrivain avec un de ses lecteurs, un certain Mazet - justesse et précision dont je décidais ne pas devoir me priver. Philippe Martel me les reproche aujourd'hui comme cruelles, alors que mon hôte d'ici, Alexandre Albert, que du coup j'interroge, le pauvre, les trouve très noires, certes, mais passionnantes, dit-il, et donnant lieu selon lui à « quelques-unes des plus belles pages du livre. »
Encore une fois, à qui se fier, si ce n'est à soi seul ?
Dimanche 28 mai, neuf heures du matin.
[...]
J'avais été invité à participer vendredi à l'émission de la Cinq qu'anime Serge Moati, Ripostes, et j'avais accepté de m'y rendre. Elle devait être diffusé aujourd'hui dimanche, et elle était consacrée au journal intime, officiellement.
Sous l'arbitrage de Moati devaient débattre Michel Polac, Alain Finkielkraut, Marc-Edouard Nabe et moi. Puis Finkielkraut s'était désisté, par refus de paraître aux côté de Nabe. Tout le monde autour de moi me suppliait de faire de même. On estimait que j'avais tout à perdre d'une émission pareille, qui recelait sans doute toute sorte de pièges, que je serais bien incapable de déjouer, inexpert comme je le suis, face à de vieux routiers du petit écran tels que Polac et Moati. Surtout j'allais être associé à Nabe, ce qui achèverait de me ranger parmi les antisémites patentés.
Claude
Sous l'arbitrage de Moati devaient débattre Michel Polac, Alain Finkielkraut, Marc-Edouard Nabe et moi. Puis Finkielkraut s'était désisté, par refus de paraître aux côté de Nabe. Tout le monde autour de moi me suppliait de faire de même. On estimait que j'avais tout à perdre d'une émission pareille, qui recelait sans doute toute sorte de pièges, que je serais bien incapable de déjouer, inexpert comme je le suis, face à de vieux routiers du petit écran tels que Polac et Moati. Surtout j'allais être associé à Nabe, ce qui achèverait de me ranger parmi les antisémites patentés.
Durand m'appelait encore quelques minutes avant que je ne parte pour la Maison de la Radio, afin de m'adjurer de rester chez moi. J'allais à la bataille avec une arquebuse, selon lui, contre des gens qui disposaient de l'arme absolue. Mais je résistai à ses objurgations. D'abord je ne pouvais pas, à la fois, répéter à qui voulait m'entendre que la parole m'était ravie et refuser des invitations à m'exprimer. Ensuite, et principalement, je ne pouvais pas, à la fois, vanter de livre en livre le respect des engagements pris et de la parole donnée et, alors que j'avais accepté cette invitation - sans doute par imprudence, soit -, déclarer à la dernière minute que réflexion faite je n'avais pas l'intention de l'honorer.
Au combat, donc. J'arrive exactement à l'heure. Une très aimable jeune femme me reçoit, et elle me fait passer aussitôt dans une cabine de maquillage, qu'on atteint au bout d'un très long couloir. Une autre jeune femme vient m'apprêter. Puis le temps passe. L'enregistrement devait commencer à une heure. Je suis dans mon cagibi depuis une heure moins le quart. Rien à faire, rien à lire. Au mur une méchante lithographie d'un sous-sous-Fassiannos (mieux vaut encore être un sous-sous-Céline, pensais-je). Personne. Une heure dix. Une heure et quart. Surgit un photographe. Mais au moment où il s'apprête à me tirer le portrait, troisième jeune femme, nettement moins bien élevée que les précédentes : car ayant interrompu le photographe dans son geste elle lui parle longuement à l'oreille, devant ma porte ouverte, à deux mètres de moi. Que peut-elle bien lui raconter ? Je n'en ai pas la moindre idée certaine, bien entendu. Mais je ne peux pas ne pas imaginer, non plus, qu'elle est en train de lui dire : « Non, non, pas maintenant ! Il vaut mieux le photographier tout à l'heure, à côté de Nabe - qu'on ait les deux antisémites côte à côte, c'est excellent pour les journaux. »
J'étais assez content de m'être présenté relativement serein dans les locaux de la Cinq. Mais un type encore assez calme à son arrivée, peu habitué aux studios, et qui doit défendre sa peau à la télévision, enfermez-le dans un cagibi pendant une grosse demie heure, organisez autour de lui un concert de visibles et audibles messes basses, ressortez-le bien à point pour le pousser directement devant les projecteurs et les caméras, et ce que vous avez c'est une bête furieuse, tout à fait conforme à l'image d'enragé qu'on veut (sans doute (peut-être)) donner de lui.
J'ai souhaité éviter cela et je suis parti. Dans toutes les civilisations du monde, vingt minutes de retard, et sans la moindre explication ni excuse, c'est plus que n'importe quel invité n'est contraint d'en accepter. J'avais tenu trente-cinq minutes. C'était plus qu'il n'en fallait pour être dans mon droit si je me retirais. Exit l'invité négligé, donc. J'avais tenu mon engagement, malgré toutes les pressions de mon entourage. Les gens de Ripostes n'ont pas tenu le leur. Le comique est qu'ils m'ont couru après, en ordre dispersé, première jeune femme, deuxième jeune femme, puis un jeune homme, ou un homme jeune - tous très polis, d'ailleurs, je n'ai rien à leur reprocher. Rien n'assure qu'il y ait eu quoi que ce soit de délibéré dans le traitement auquel j'avais été soumis. Mais comme tout le monde m'avait prévenu que je devais m'attendre à des pièges, et que ceci y ressemblait fort, j'ai réagi comme à un piège. Et même si celui-ci n'était pas volontaire, c'en était un tout de même, car mon beau calme je l'avais perdu. Et donc je suis rentré chez moi, n'ayant à traverser que le fleuve oublieux.
Dimanche 18 juin, midi.
[...]
Beaucoup d'exégètes voient dans "l'affaire Camus" l'occasion de la chute de la maison Sollers. Personne ne peut croire une seule seconde à la sincérité de l'indignation contre moi de l'éditeur de Nabe, ce même Sollers qui écrivait dans L'Idiot, en 1989 : « Je connais, pour ma part, au moins cent philosémites proclamés qui, sans aucun doute, auraient été antisémites avec beaucoup d'entrain il y a cinquante ans. » Et dans le journal de Nabe, justement, en cette même année 89 on voit Gérard Bourgadier, l'éditeur, casser « un peu du sucre sur Sollers : sa "lâcheté" dit-il, son "petit numéro philosémite" à Apostrophes téléphoné par Lévy pour faire chanter Gallimard ». Croirait-on pas ces réflexions datées d'hier ?
Vendredi 30 juin, onze heures du matin.
[...]
Sophie Barrouyer m'a donné hier une description de l'article d'Artpress un peu plus détaillée que celle qu'elle avait laissée sur le répondeur de Jean-Paul. Il semble bien qu'on ne puisse qu'en rire, même s'il est manifestement destiné à faire très mal, et s'il peut causer en effet de grands dommages. Il est sans doute le résultat d'une commande de Sollers, plus ou moins bien transmise par Henric l'un de ses plus fidèles hommes de main, et finalement confiée à quelque tâcheron dont personne ne peut retenir le nom, et qui s'en est très mal acquitté, apparemment.
Reprenant un thème qui a beaucoup traîné ces dernières semaines, le tâcheron s'étonne qu'on puisse s'étonner aujourd'hui de mon racisme et de mon antisémitisme, lesquels étaient parfaitement évidents, selon lui, dès Buena Vista Park en 1980 - celui-là bat de nouveaux records dans l'établissement de l'ancienneté de mes tares ! D'autre part mon "pousse-au-crime" est Flatters, comme le prouve une belle citation de La Campagne de France où on le voit « réclamer des noms et encore des noms, comme Fouquier-Tinville des têtes ». Et pourquoi Flatters réclame-t-il des noms ? Parce que Nabe, lui, nomme les objets de sa vindicte, et que encouragé par le criminel Flatters je n'ai rien de plus pressé que d'imiter Nabe, qui exerce sur moi une influence grandissante, comme en témoigne ce fait incontestable : son nom est cité douze ou treize fois dans La Campagne, alors qu'il n'apparaissait qu'à deux ou trois reprises dans les volumes précédents.
Samedi 1er juillet, midi et quart.
[...]
Quant à l'article d'Artpress, écrit par un certain Laurent Goumarre, il est moins mauvais que je n'avais cru le comprendre à de certaines évocations qui m'en avaient été faites.
Il est très hostile à mon égard, certes, mais du moins place-t-il le débat à un niveau nettement plus élevé, plus littéraire, sémantique, que la plupart des autres. L'auteur donne quelques témoignages qu'il m'a un peu lu, malgré tout - sans bienveillance, évidemment, mais avec un peu plus de pénétration critique que la plupart de ceux de ses confrères qui se sont manifestés récemment.
Il est étrange dans ces conditions qu'il pratique la citation avec la même brutalité réductrice que les pires d'entre eux. Ainsi apprend-on, guillemets à l'appui, que je consacre à Nabe « tout le peu de lecture que je fais » (il n'est pas précisé sur quelle durée) et que Flatters-Marcheschi, « l'ami de toujours, véritable pousse-au-crime (...) "réclame des noms et encore des noms, comme un Fouquier-Tinville des têtes. Il veut que la littérature nomme ses objets de fureur, ou de mépris, ou de concupiscence, fussent-ils les plus contemporains. Il veut savoir de qui l'on parle." De qui l'on parle ? Alors qu'il conviendrait de se demander : qui parle ? Voilà que transpire sous le journal de Renaud Camus celui de Marc-Edouard Nabe, jamais autant cité que dans cette Campagne de France : Nabe, absent en 1992 du Château de Seix, mentionné une seul fois dans l'index de Graal-Plieux, journal 1993, revient à dix reprises dans La Campagne de France. Renaud Camus exagère un peu tout de même... »
Il est étrange dans ces conditions qu'il pratique la citation avec la même brutalité réductrice que les pires d'entre eux. Ainsi apprend-on, guillemets à l'appui, que je consacre à Nabe « tout le peu de lecture que je fais » (il n'est pas précisé sur quelle durée) et que Flatters-Marcheschi, « l'ami de toujours, véritable pousse-au-crime (...) "réclame des noms et encore des noms, comme un Fouquier-Tinville des têtes. Il veut que la littérature nomme ses objets de fureur, ou de mépris, ou de concupiscence, fussent-ils les plus contemporains. Il veut savoir de qui l'on parle." De qui l'on parle ? Alors qu'il conviendrait de se demander : qui parle ? Voilà que transpire sous le journal de Renaud Camus celui de Marc-Edouard Nabe, jamais autant cité que dans cette Campagne de France : Nabe, absent en 1992 du Château de Seix, mentionné une seul fois dans l'index de Graal-Plieux, journal 1993, revient à dix reprises dans La Campagne de France. Renaud Camus exagère un peu tout de même... »
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