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    Le site des lecteurs de Marc-Édouard Nabe

    Le "tract" de Mitterrand

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    Tract

     


    La source de tous les ennuis de Frédéric Mitterrand c'est d'avoir essayé d'être écrivain. Il faut vraiment être ministre de la culture pour oublier que c'est une ambition qui se paie très cher. Cet homme de goût et de sensibilité artistique - nul ne lui ôtera - qui, en pleine période de bien-pensance françois-mitterrandienne, recevait Marc-Edouard Nabe avec beaucoup de justesse en 1989, avait peut-être gardé le souvenir de ce que peut représenter l'expérience d'écrire sur soi. Autobiographie ? Fiction ? Autofiction ? Il est évident que Nabe est un mètre-étalon sur ces classifications et plus encore sur leur refus. Frédéric Mitterrand pouvait-il toutefois imaginer que la subversion des genres littéraires pourrait l'amener à rendre des comptes bien plus exigeants, plus impérieux, que la seule subversion des genres sexuels, si comme des millions d'autres, il n'en avait jamais rien écrit ?
    C'est en effet une question de genre. A Laurence Ferrari qui l'interrogeait sur son "roman", Mitterrand a pris soin d'expliquer à propos de son livre qu'il ne s'agissait ni d'un roman ni d'un récit, mais d'un "tract"... Un tract ! Terme pas anodin du tout repris avec ou sans guillemets (ce n'est pas du tout la même chose) par tous les journalistes et, bien entendu, ni compris ni resitué par aucun. Nous voilà pourtant au coeur de la conception de la littérature, c'est-à-dire de la vie...
    Qu'est-ce qu'a voulu dire Mitterrand en choisissant avec soin ce terme surprenant, à un moment particulièrement crucial où chaque mot devait être pesé au microgramme, pour définir l'essence de son livre ? Il est bien évident que La mauvaise vie n'est pas le genre de tract de militant de l'UMP ni même d'Act-Up. Non, le seul type de tract dont Mitterrand pouvait avoir l'image en tête, c'est Le ridicule tue, par exemple, a moitié lacéré lu sur un arbre devant chez Lipp. Il n'y a pas d'autres tracts. Mitterrand dans sa réponse à ce moment là ne pouvait pas faire appel à une conception plus nabienne de l'écriture: la voie de l'écrivain de Vérité avec les mises à mort que celà implique, plutôt que celle du politique où de toute façon il aurait été perdu à coup sûr.Mitterrand assumant, jusqu'à un certain point mais quand même, ses écrits , c'est toute la différence avec un Michel Polac, faisant interdire toute lecture de son propre Journal Intime, au contenu réellement pédophile lui.

    Qu'est-ce donc qu'un tract ? Un nouveau genre littéraire émergent ? Prochainement à la mode peut-être ? Non, il s'agit de bien plus que ça. On a maintenant la preuve que les tracts de St Germain des Prés, malgré ou à cause du silence obstiné qui les entoure, ont marqué les rétines dans le milieu qui les nie. Il fallait que ça ressorte. Le fait que le terme ressurgisse comme une bouée de sauvetage dans la bouche du ministre chargé du monde culturel auquel ces affiches s'opposent le plus violemment est un signe heureux. Les tracts nabiens dont Frédéric Mitterrand implicitement se réclame sont désormais un symbole. Le terme opposé à des mots comme "roman", "récit", "ministre de la culture", "responsabilité littéraire", "Laurence Ferrari", etc. Un exemple de "Allez-vous faire foutre!" impardonnable, de la possibilité d'échapper aux cases et classements du système. La métaphore de tout ce qui dans un texte honnête peut poser un problème véritable à la fois à la société et au pouvoir, et auquel l'auteur se raccroche au moment de sa mise en charpie devant les médias.