Ce n'est pas à Bertrand Cantat, qui connaît la chanson, qu'on apprendra que bien souvent les histoires d'amour finissent mal. L'affaire de Vilnius, qui vient hélas de connaître un nouveau développement tragique avait inspiré à Marc-Edouard Nabe un texte précis et parfait paru dans le n°1 de La Vérité, puis repris en 2004 dans J'enfonce le clou. Relisons-le afin de rendre hommage à la femme légitime du chanteur bagarreur. On attirera notamment l'attention du lecteur sur la conclusion de cette page où, par une sorte de prémonition fatale, notre auteur saluait l'amour vrai et la noblesse de Kristina Rady, "seul personnage admirable" de cette histoire sordide et lourde de sens.
NADINE ET SES CHIENSBertrand Cantat est une brute qui a osé frapper à mort une femme : nous sommes d’accord. II a d’autant moins d’excuses qu’après leur dispute il a laissé crever Marie Trintignant à côté de lui dans la chambre d’hôtel de Vilnius, pendant des heures, sans alerter les secours : nous sommes toujours d’accord. Le leader de Noir Désir a même dissimulé au frère et au mari de sa victime la gravité de son état, par lâcheté et immaturité impardonnables : nous sommes encore d’accord. Et puis, c’est tout. Après, on ne peut plus être d’accord. Surtout quand la mère de Marie, Nadine Trintignant, publie, deux mois jour pour jour après la mort de sa fille, un livre Marie, ma fille (chez Fayard, bien sûr). Qu’elle ait eu besoin d’écrire pour soulager sa douleur et sa haine, on peut le comprendre, mais pourquoi n’a-t-elle pas gardé dans son tiroir le manuscrit de ce texte dégoûtant ? Quand la comédienne dans le coma a été rapatriée sur un brancard, Nadine protégeait de ses mains, comme on couve un œuf, le visage massacré de Marie, flashé par les paparazzi, tout en les traitant de « bande de chiens ! ». Aujourd’hui, après toutes celles qui ont été consacrées à sa fille starifiée grâce au drame du 27 juillet, la mère tire la couverture de Paris Match à elle, en posant à la Une, sans honte ni pudeur. Où sont passés les chiens ?
Nadine et ses chiens… Elle est tellement vérolée par quarante ans d’idéologie socialiste qu’elle reprend la terminologie la plus cynique de Mitterrand accusant la presse du suicide de Bérégovoy en 1993… Dans l’interview qu’elle a donnée, comme dans son livre, Nadine ne nomme jamais Cantat, non pas pour se protéger juridiquement d’une accusation de violation de la présomption d’innocence, mais pour le faire non-exister comme ce salaud a fait non-exister sa fille… C’est d’une puérilité même pas pathétique. Cantat existe, hélas. Et tous les amateurs de vraie musique savent bien que le premier drame de toute cette histoire, c’est qu’il y ait eu en France des millions de cons pour adorer ce chanteur inepte et son groupe de débiles... Au point même qu’il s’est trouvé des gauchos indécents pour lancer des appels à la solidarité (dans Le Monde, bien sûr) de leur « héros » en taule. Ça les emmerde tous que leur idole soit un meurtrier. Ça les oblige à se renier en tant que bien-pensants, et ça, dans leur saloperie, ils ne le veulent à aucun prix. « Cantat est des nôtres». Ils veulent à toute force faire de Cantat un « frère ». D’après eux, ce crime ne lui ressemble pas, ça ne peut pas être lui, il est trop « bon », il est trop « pur », il a juste été un instant le jouet tragique, shakespearien, racinien, bernsteinien, d’une fatalité dégueulasse qui lui est étrangère. Quelle peur de la réalité de la part de ces abstraits connards ! Cette affaire est l’un des plus violents coups portés à la bien-pensance. Il ne s’agit plus seulement de reconnaître qu’on peut à la fois être bien-pensant et mal-agissant, mais de comprendre que c’est à cause de cette bien-pensance-même que le mal peut naître désormais. Il faudra bien approfondir cette vérité : le vrai mal aujourd’hui vient toujours d’un excès de bien-pensance. Cherchez bien. Voilà pourquoi ce fait divers gêne tout le monde. On sait bien qu’on est loin d’une histoire d’amour fou romantique qui a mal tourné, d’une tragédie roméo-juliettesque pour journaux féminins qui branlent si bien leurs fleurs bleues au fantasme fusionnel malsain… L’histoire du SMS du mari envoyé à la femme et intercepté par l’amant ne suffit pas à transformer Cantat en Othello et Marie en Desdémone ! La belle et le rebelle… Non ! Le passage à tabac de l’actrice « éthérée » par le « poète » du rock n’est pas un accident. Il a été nourri par plus de deux générations d’encrassage intellectuel, de mauvais goût artistique, de politisation bidon, bref ce soudain tabassage est l’expression d’un matraquage ancien. Ce bourrage de gueule vient d’un bourrage de crâne ! Marie est le fruit d’une culture particulièrement répugnante et Bertrand aussi : voilà pourquoi dès qu’un peu de sentiment réel (la jalousie) surgit, une simple pulsion bêtement humaine, ancestralement barbare, trop mal refoulée depuis des lustres par un discours fallacieux sur le rapport entre les hommes sur cette planète, ça ne peut qu’aboutir à une explosion meurtrière. L’Affaire Cantat/Trintignant, c’est le dernier soubresaut de l’esprit de mai 68. Ultime avatar du soixante-huitardisme !… Ceux qui reprochent à sa mère « Nadine la Haineuse » d’avoir changé depuis l’époque hippie où elle prêchait l’amour des autres n’ont pas compris qu’elle était déjà comme ça. Comme d’ailleurs les sectaires de sa génération qui croient qu’en faisant leur petite révolution d’étudiants, ils étaient tous généreux, évolués, révoltés et antibourgeois ! Peace and Love cachait Hate and War : on le voit bien aujourd’hui dans tous les domaines. Grâce à cette pénible affaire, il apparaît au grand jour qu’une gauchiste célèbre pour ses engagements humanistes, en principe au-delà de toute mesquinerie, et a priori affranchie de toute réaction primaire, peut se révéler dans sa légitime souffrance viscérale de mère comme la pire « lepéniste ». Elle n’est pas loin de réclamer la peine de mort pour l’assassin de sa fille, ce qui est assez logique pour une des premières partisanes du droit à l’avortement. Dire qu’il y a quelques mois, tous les médias au garde-à-vous se scandalisaient du livre de Brigitte Bardot, considéré comme un bréviaire de haine franchouillarde ! Et aujourd’hui, les mêmes font toute la pub qu’il faut à celui de Nadine Trintignant... Pourtant, il pue vraiment, celui-là. Et pas seulement le deuil commercial, mais les entrailles mal lavées. Car il est clair que la mère fait un transfert total sur sa fille, elle la bouffe, elle est en pleine possession, celle-là même que cette donneuse de leçons reproche à son gendre pas idéal d’avoir confondue avec l’amour… Elle projette, elle ne tourne pas c’est une projectionniste, pas une cinéaste ! Pour elle, les enfants de Marie sont les siens, elle avoue d’ailleurs qu’il lui arrive de prendre son propre fils pour le frère de ses petits-enfants. Quant au père, le seul grand homme de cinéma de la famille, et manifestement « amoureux » de sa fille depuis toujours, il est trop écrasé par sa mégère liftée pour avoir droit à la parole… Pauvre Trintignangnan ! Les gens ne semblent pas conscients de leur ignominie. L’aveuglement de la mère est tel qu’elle ne comprend pas que Marie, quelques jours avant la nuit fatale, lui lance un SOS signé « ta fifille battue ». Nadine est tellement narcissique qu’elle pense que c’est à elle, sa mère, que Marie fait allusion, et se sent presque coupable de l’avoir « battue » moralement. Elle percute trop tard que sa fille est peut-être victime du type sombre dont elle s’est amourachée ! Victime de l’autre. « L’autre », le « meurtrier », « lui », le nom manque. D’ailleurs, appeler Cantat « l’autre » et le haïr rappelle la « haine de l’autre », expression préférée des socialistes pour dénoncer la politique « nauséabonde » contraire à celle, si amoureuse d’autrui qu’ils ont professée toute leur vie. Nadine Trintignant a fait toute sa réputation sur la compréhension des autres et la grandeur d’âme, et elle se conduit comme la dernière des beaufesses haineuses qui devrait sérieusement remettre en question toutes les théories démagogiques dont elle et les siens se sont faits les chantres depuis plus de trente ans. Le manichéisme ordinaire de notre société fait qu’il faut choisir son camp entre les Cantat et les Trintignant comme il fallait choisir entre Bush et Saddam Hussein avant la guerre en Irak. Mais le « clan Cantat » est achalandé des mêmes esprits pourris par 68 que « le Clan Trintignant » ! II est crucial pour le premier de soutenir Bertrand parce que, malgré son crime, il reste un artiste engagé tolérant super intègre politiquement parfait… Et il est vital pour l’autre de cacher à tous la nature tourmentée et difficile de Marie, qui, malgré son « hystérie » supposée, doit devenir absolument une espèce d’icône des femmes battues. Quelle indécence ! Seuls les Lituaniens de Vilnius gardent la tête froide. Pour eux c’est juste une histoire de viandes qui saignent. D’ailleurs n’est-on pas dans la ville natale de Soutine, le grand peintre des carcasses pantelantes de sang ? Pas beaucoup d’amour là-dedans. Ni de dignité. Un seul personnage reste admirable, c’est Kristina, la femme de Bertrand Cantat. Il faut voir comment elle parle de lui et comment elle parle d’elle, je veux dire de Marie qui lui a piqué son mari (c’est dans son nom). Quelle noblesse ! Et quel amour surtout. Parce qu’il n’y a que ça au fond qui intéresse ceux qui se passionnent pour ce drame, et ils ne le voient jamais là où il est… L’amour, le vrai, pas celui qui relie visqueusement comme de la guimauve merdeuse amants et maîtresses, frères et sœurs, ex et futurs, et même enfants… Non, l’amour comme on n’en fait plus : désintéressé, totalement, qui ne connaît pas l’égoïsme, l’amour de l’autre avant le sien. Le plus beau geste de toute la tragédie, le seul réellement dostoïevskien (à la Sonia!), c’est lorsque Kristina dévale les escaliers du palais de justice de Vilnius, au milieu des flics et des journalistes qui poursuivent Cantat ramené rapidement dans sa cellule. Alors que sa Marie agonise toujours à l’hôpital, Kristina, sublime cocue, a juste le temps de lui crier : « Elle vit, Bertrand, elle vit encore ! » La Vérité n°1 et J'enfonce le clou, 26 octobre 2003
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