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    Accueil Sur Nabe Blogs, Internet,etc. Pierre Ancery chronique le dernier Nabe - Hors les murs - 24 février 2010

    Pierre Ancery chronique le dernier Nabe - Hors les murs - 24 février 2010

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    Marc-Edouard Nabe, anti-éditeur et vrai auteur

    Posted by pancery on Mercredi, février 24th 2010

    Marc-Édouard Nabe, un des écrivains les plus détestés et les plus talentueux de sa génération, revient après six ans d’absence avec un nouveau roman, L’homme qui arrêta d’écrire. Un tour de force littéraire dont l’auteur est aussi l’éditeur et le distributeur.

    L’homme qui arrêta d’écrire, le 28ème livre de Marc-Édouard Nabe, vient de paraître. Pourtant, vous ne le trouverez pas en librairie. L’écrivain a choisi d’éditer lui-même ce nouveau roman et de le distribuer exclusivement via Internet. Pour se le procurer, il suffit de le commander pour 28 euros sur son site, www.marcedouardnabe.com, dans lequel on trouvera aussi ses 22 livres dont il a récupéré la propriété. « L’anti-édition », comme il l’appelle lui-même, lui permet de s’affranchir du circuit des éditeurs et des libraires : « Au lieu de toucher mes misérables 10% de droits d’auteur, désormais, je serai à 70% », expliquait-il en janvier à L’Express. Malgré une couverture médiatique quasi-inexistante, les mille premiers exemplaires du livre ont d’ores et déjà trouvé des acquéreurs et une seconde impression est en cours.

    Un écrivain “infréquentable”

    Marc-Édouard Nabe, Alain Zannini de son vrai nom, n’est pas exactement un nouveau venu sur la scène littéraire française. Son passage, à 27 ans, dans l’émission Apostrophes, lors de la sortie de son premier livre, le pamphlet Au régal des vermines en 1985 avait fait sensation. Affublé de lunettes rondes à la Brasillach et d’un nœud papillon digne de Rebatet, le gringalet s’était mis à vociférer, devant un Bernard Pivot médusé, sa haine de tous les écrivains actuels et son amour pour la littérature « véritable », celle de Céline et de Léon Bloy – pas vraiment des gauchistes invétérés.

    A la fin de l’émission, le journaliste Georges-Marc Benamou, hors de lui, l’avait frappé au visage et la Licra avait attaqué l’écrivain en justice pour diffamation et incitation à la haine raciale. Son désormais célèbre « La Licra, vous savez ce que c’est ? Ce sont des gens qui se servent du monceau de cadavres d’Auschwitz comme du fumier pour faire fructifier leur fortune » lui valut aussitôt une réputation d’écrivain infréquentable et affreusement narcissique, de nazillon ultra-réactionnaire qu’il ne fallait plus jamais inviter à la télé.

    C’était oublier qu’au-delà de son goût prononcé pour la provocation, Marc-Édouard Nabe est avant tout un excellent écrivain. Quelques années plus tard, ses écrits sur Billie Holiday, sur le jazzman Albert Ayler, ses romans Je suis mort et Alain Zannini, et surtout son monumental Journal intime, pavé de près de 4000 pages couvrant la période 1983-1990, impressionnèrent leurs rares lecteurs par leur virtuosité stylistique et leur honnêteté totale. Même si aujourd’hui encore, alors que ses ouvrages restent très difficilement trouvables faute de rééditions, certains persistent à lui reprocher son coup d’éclat originel. De quoi faire jubiler Marc-Édouard Nabe, qui n’aime rien tant que d’être détesté par le monde entier et ainsi se prendre pour le grand artiste maudit de notre époque – son seul fonds de commerce, pour ses détracteurs…

    Nabe is back

    Depuis six ans, Nabe n’avait rien publié, hormis quelques tracts assez virulents sur l’actualité et une réédition de la préface de son premier livre. A 51 ans, est-il resté le sale gosse de la littérature française ? Cent fois oui.  Si certains de ses derniers ouvrages avaient laissé un souvenir mitigé, les 686 pages de L’homme qui arrêta d’écrire se hissent quant à elles à la hauteur du meilleur de l’écrivain. L’intrigue ? Le narrateur, qui n’est autre que Nabe lui-même, décide d’arrêter d’écrire et de vivre une existence “normale”. Guidé par un blogueur surnommé « Virgile », il découvre au fil du roman le Paris des années 2000, dont il dresse un portrait crépusculaire et profondément acerbe.

    L’écrivain irlandais James Joyce avait réalisé une transposition de L’Odyssée d’Homère en racontant, dans son roman-fleuve Ulysse (1922), une journée complète de son héros Leopold Bloom. De la même manière, Nabe calque La Divine Comédie de Dante sur la structure de son roman : les univers parisiens dans lesquels voyage son alter ego sont autant de cercles de l’Enfer, qu’il lui faut traverser avant d’atteindre le salut.  Celui-ci s’incarnera au final, de manière surprenante, sous les traits d’une jeune fille… Mais au cours de cette traversée, personne, ou presque, n’aura été épargné : l’art contemporain, le milieu littéraire, la presse, la télévision, Internet, les boîtes de nuit, les people, tous passent au fil de la plume destructrice de Nabe.

    La critique de la société postmoderne, d’autres s’y sont collés avant lui. Mais réussir à créer des pages aussi lumineuses à partir de la Star Academy, de Facebook et de H&M, personne n’y était encore parvenu. Car Nabe possède un style unique, à la fois simple, incisif, moderne, truffé de clins d’œil, et rythmé comme les mélodies des jazzmen qu’il vénère. Et s’il plonge au fond de la laideur de l’époque, c’est pour en ramener des perles de poésie et d’humour ravageur. L’homme qui arrêta d’écrire est un roman hilarant de bout en bout : les passages où il crucifie en quelques lignes Jamel Debbouze, Edwy Plenel ou Yann Moix resteront comme des monuments satiriques dignes du défunt journal Hara-Kiri (auquel Nabe a collaboré en tant que dessinateur).

    Le roman est certes un peu trop long et comporte quelques ratés, notamment lorsque l’auteur se laisse longuement aller à éreinter les conspirationnistes du 11 septembre ou le théâtre contemporain. Mais il est impossible de ne pas se laisser emporter par sa frénésie corrosive ; les cinquante dernières pages, qui semblent dessiner une lueur d’espoir au cœur de l’obscurité, laissent pantois par leur force onirique. Il sera très difficile de trouver mieux en 2010.

    Pierre Ancery