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    Accueil Sur Nabe Blogs, Internet,etc. Blog d'Alexandre - M.E.N. is back - 8 mars 2010

    Blog d'Alexandre - M.E.N. is back - 8 mars 2010

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    Ne blessez pas celui que vous ne pouvez tuer. C’est en substance la maxime que l’on pourrait tirer au sortir de ces 694 pages bouillonnantes de fureur, de ferveur, de génie. Lassé et déçu des « éditeurs blasés et des libraires boycotteurs », Marc-Edouard Nabe, 51ans, l’écrivain le plus sulfureux de la littérature moderne, a donc décidé d’auto-éditer, d’anti-éditer plutôt, son dernier livre et de le vendre exclusivement sur son site www.marcedouardnabe.com.

    Culte. Occulte. Marc-Edouard Nabe, c’est le plus grand écrivain français vivant. C’est la turbulence du talent à l’état brut. L’artiste pur. Et son dernier livre, L’homme qui arrêta d’écrire, un pur bonheur.

    Avec quel enthousiasme ne me suis-je pas précipité sur ce livre ! Un enthousiasme d’enfant à l’approche du trésor qu’il convoite si ardemment. « Ca a débuté comme ça » : j’ai presque arraché LE paquet que me tendait le livreur et j’ai filé le déballer dans ma chambre, les rideaux encore tirés, à l’abri de tout évènement qui aurait pu ralentir ou ajourner ma découverte. Je ne voulais pas qu’on m’épie en train de déflorer la chair de ce livre. Encore cette histoire de trésor…Après une âpre bagarre avec les couches d’adhésifs pour extraire, intacte, l’œuvre noire, je m’assois, reprend une respiration qu’une groupie de groupe de rock n’aurait pas à m’envier, et scrute consciencieusement l’objet-livre. Près de 6cm d’épaisseur, une couverture étoilée de lettres roses pour le titre et jaunes pour le nom de l’auteur. Rien en quatrième de couverture, si ce n’est ce numéro rose fluo : 28. 28euros, vingt-huitième livre. Un rapide coup d’œil pour assouvir un peu de ma fébrile excitation : pas d’exergue ni d’incipit à proprement parler, pas de table des matières, pas de chapitres ! Ou plutôt un seul. Véritable monolithe. Impossible de ne pas picorer une ou deux phrases. Ce jeu de hasard ne me convainc pas. Je ne tombe que sur des dialogues. Et puis un dérapage bien malheureux sur les dernières pages : Emma. Qui est Emma ?

    Une turlute littéraire qui dure 694 pages. Je me suis fais littéralement engloutir, broyer, pomper par ce roman. Roman d’une incroyable fertilité, d’une incroyable vitalité. Tout commence par une lettre de rupture. Celle de son contrat avec son éditeur. Raison de plus pour le narrateur-auteur de ne plus écrire. Dans ce voyage au bout de Paris, il faut se faire au décalage horaire littéraire. Le jet lag dans la gueule vous ahuri de joie. Pérégrination d’une semaine. Le Dieu Nabe crée son roman-monde en sept jours et n’en prend pas un pour se reposer. Pour Eve, il faudra attendre quelques centaines de pages. Qu’importe, en attendant, c’est déjà le pied.

    Nabe, Nabe, Nabe, rire avec Nabe ! Paradis, purgatoire et enfer. Nabe, c’est toujours les trois à la fois. Nabe assume, transcende, sublime. Il ne fait jamais de compromis. Ce serait déjà se compromettre. Il n’a jamais épargné quiconque. Et ne commencera jamais. « Mieux vaut jamais que trop tard » a-t-il écrit. Nabe n’a rien perdu de ses saillies célino-rebatesques, n’a jamais renié son style Brasillach : nœud de pap et lunettes rondes. Toujours à provoquer les cerbères de la bien-pensance. Et tout ça lui va si bien.

    Nabe sacrifie tout au style. Parfois, c’est indigeste. Sans doute trop de néologismes, d’onomatopées. Il faut s’y reprendre pour s’en délecter. Sans doute trop enfant capricieux. Et gâté aussi. Gâté d’un immense talent. Il faut (re)découvrir son premier livre : Au régal des vermines, achevé à 21ans ! Comme « le régal » disait beaucoup des années 80, L’homme qui arrêta d’écrire dit beaucoup des années 2000. C’est d’abord le désenchantement hilare, l’allégresse irrésistible. Il est d’une férocité jubilatoire pour autopsier les temps modernes. Contemplateur à la fois médusé et enjoué de la modernité triomphante où tout est tourné en dérision, où Meetic est la nouvelle alcôve de la séduction, où les vrais artistes sont laminés pendant que les faux sont glorifiés. Sans amertume, le narrateur brosse le portrait d’une jeunesse qui ne lit plus et se contente de surfer, pour qui l’art se confond avec la sous-culture médiatique. Nabe ne leur impute d’ailleurs pas la responsabilité de leur déchéance mais attaque leurs aînés, ces soixante-huitards qui ont tout aplanit, qui ont crié « fasciste ! » à ceux qui avaient la vertu de la hiérarchisation artistique et culturelle.

    A travers cette odyssée urbaine, on ne résiste pas à l’humour décapant et aux formules assassines et lumineuses de l’auteur : « Il est tellement pédé qu’on en oublie qu’il est noir », « Pascale Clark, quand on la voit, ça donne raison à tous les programmateurs qui ont préféré n’utiliser que sa voix. » Mais ce mordant sert surtout à une critique radicale, sans ambages, de l’époque, de cet univers dévitalisé et virtualisé, où « les choses fausses existent en vrai. » Nabe éructait déjà chez Pivot, dans son célèbre « Apostrophes », que nous vivions dans un « grand Larousse en désordre. » Il affirmait le gouffre qu’il y avait entre un Céline et un Modiano. C’était son crime, ça l’ait resté : prétendre qu’il existe des différences, une hiérarchie. Ca passe mal dans un monde échoué sur les rives de la démocratie libérale ou tout se vaut. A force d’être tolérant sur tout, on est exigeant sur rien. Démocratiser la culture fait figure de nouvelle panacée universelle. Cette société rongée de maux a fini par abdiquer les mots. « Vous ne vous apercevez même pas que le principe démocratique, qu’il ne vous viendrait pas à l’idée de remettre en question, n’a qu’un but, c’est d’annuler l’individu. Aujourd’hui il faut être Monsieur Toutlemonde et madame Personne. Vous avez remarqué que l’égo n’est autorisé que s’il est social ? C’est le « nous » démocratique contre le « je » anar. En démocratie, « je » ne doit pas être un autre. » Taddéï expliquait, du temps ou il travaillait à Canal, que cette génération aurait à porter la honte de célébrer Alexandre Jardin pendant qu’elle ignorait Marc-Edouard Nabe.

    Nabe a du talent. Et le talent excuse tout. Au moins en littérature. Qu’importe ces prises de positions « politiques » controversées, franchement limites, ou même carrément à l’ouest. Témoin privilégié de son temps et de son microcosme parisien, Nabe nous emporte dans sa féérie, dans sa fantasmagorie. Contempteur des Lettres et des arts parisiens, Nabe, en plus d’être devenu incontournable littérairement, l’est aussi, par ce livre peut-être plus que par tous ses précédents, sociologiquement. A ceux qui le disent amer, on aimerait qu’ils lisent ce court extrait où, justement, une brave libraire, après avoir ferraillée avec l’auteur, l’interpelle :

    « Vous êtes amer.
    Pas plus que Gorki.
    Pardon ?
    Rien. »

    A défaut de chapitre, ce sont les épisodes, des tranches de vie plutôt, qui jalonnent le roman. L’auteur assassine l’art moderne au Palais de Tokyo, retourne au Baron après des années d’exil et y déplore ce « faux élitisme », s’immisce dans la conférence de rentrée de la chaîne Canal+, y relève la « laideur médiévale » de Jean-Michel Apathie, se retrouve par hasard au Train Bleu où il tombe dans l’enfer d’un cocktail littéraire (cet épisode est un vrai bijou), croise des trentenaires « revenus de rien » à l’hôtel Amour, accompagne, dans une boîte à touze : le « No Comment », de récents amis et quelques « peoples » parmi lesquels on trouve Ardisson, Benchetrit et Emmanuelle Seignier et conclut : « Le voilà le véritable échangisme, c’est pas de baiser la voisine, c’est de participer à l’amour des autres… » Plus tard, on le retrouve s’éveillant au jardin Marigny (le seul jardin de Paris qui reste ouvert la nuit), suivant l’allée Marcel Proust et déclarant : « Proust…Moi, c’est surtout sur ses plates-bandes que j’ai marché trop longtemps : la mémoire, le sauvetage d’une époque, le temps, la mort des êtres, leur vieillissement. » L’auteur rencontrera aussi un fanatique partisan du complot du onze Septembre, se retrouvera au milieu d’une manifestation de yourtes, aura une mémorable entrevue avec un Delon qu’il admire profondément et qui échappe d’ailleurs à la lapidation générale, déclamera son amour des prostituées…Bref, on croise une galerie de personnages connus ou pas, fictifs ou non, mais qui sonnent tous terriblement vrai.

    De nombreuses autres situations romanesques, plus jubilatoires les unes que les autres, constituent ce roman. Personne n’avait romancé les années 2000. C’est chose faite. Pour finir en beauté, quelques aphorismes cinglants du cher Nabe :

    « J’ai bien peur que ce jeu permanent avec le feu virtuel marque la disparition de toute fiction réelle au profit d’une virtualité antipoétique… »

    « Il y a plus de vie dans la jeunesse qui a tort que dans la vieillesse qui a raison. »

    « L’humour n’est jamais loin de l’horreur en ce début de siècle. »

    « Le chez-soi immobile est remplacé par le dehors ambulant. »

    « Ce n’est pas que rien n’est plus comme avant, c’est que rien n’est comme tout de suite. Même les gamins de quinze ans ont l’impression que la vie passe vite. »

    Dans ces 700 pages bien tassées où l’on ne voit pas le temps passer, l’auteur nous offre un roman à la fois viril, touchant, revigorant, jubilatoire et féérique. En juge conquis, j’offre la dernière parole à l’accusé génial : « J’ai dit tout ce que j’avais à dire, comme toujours. Je suis la preuve qu’on peut tout dire ! » (Nabe, Vous aurez le dernier mot, le vendredi 5 février 2010)

    ALEXANDRE