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La lumière qui se ternit - Étude sur L'Homme qui arrêta d'écrire

par rahsaan


Pieter Bruegel - Les aveugles

Bon, ben, ça y est, j'ai fini de lire le dernier Nabe... Harassant et exaltant, éreintant et enthousiasmant. Nabe a tout donné, mais il a épuisé toutes ses ressources, c’est-à-dire les ressources de l’époque - et celles de son lecteur.
Il plane sur ce livre une sombre menace, une lueur de désespoir, une couleur grise qui ternit tout. L'expression a éte employée chez FOG : un livre crépusculaire, une "lumière qui se ternit". En fait, tout le monde l'a noté, il y a une sinistrose terrible dans ce livre. On pourrait même dire que ça bande drôlement mou là-dedans... D'ailleurs, sur 700 pages, on n'a pas droit à une seule petite scène de cul, alors qu'Alain Zannini (AZ) en regorgeait. Si, il y en a une à la fin, mais bon... j'y reviendrai.
Ce que ce livre nous fait sentir, c’est une morosité de fond, une apathie qui englue tout. Ce qu’on voit, c’est cette lumière ternie. Et ce qu’on revit, c’est une époque qui s’effondre, poisseuse ; un marécage qui serait le purgatoire du temps. Nabe a construit un palais avec son temps, mais c'est un palais de vase, celle bien remuée venue du fond.
Donc, les années 2000, c'était ça : impuissance généralisée, misère sociale, débandade à tous les étages ?... Les vieux, comme "Alain Bonnant", ont renoncé, les jeunes n’ont jamais eu envie de rien, les trentenaires ne savent pas bosser etc. C'est le dernier tour de piste des personnages, les "fils-de", les éditeurs, les écrivains, les philosophes... Un lent pourrissement sur pied de vieilles gloires vermoulues... C'est le crépuscule des people ! Un vague ressentiment, qui agit comme une lame de fond et sape tout, maintient en vie les hommes. Elle leur permet de vivoter.
Chaque personnage est en fait soit mou soit salaud. Et même le mou salaud est devenu trop mou pour être véritablement salaud.

Maudite féerie pour cette fois

Et si les êtres sont ternis, par contraste, ce sont les choses qui paraissent ressortir sous une lumière picturale. Il faudrait en effet s’intéresser en détail aux objets et aux choses, non seulement les habits colorés de l’auteur, mais aussi les gâteaux que le narrateur et les enfants se lancent sur les Champs-Elysées, et surtout les farces et attrapes que le héros achète et qu’il va semer le long de son parcours, dans chaque milieu social. Les objets, colorés, sucrés, forment une étrange farandole. Ils ont l’air d’avoir leur vie propre, comme s’ils étaient plus vivants, plus animés que les humains fades des années 2000. J’imagine assez bien une adaptation au cinéma de ce livre, où les objets seraient en couleurs éclatantes et les personnages en gris. Ressortiraient surtout les objets de farces et attrapes, qui viennent comme pour anéantir les tableaux satiriques de la presse, de l’édition, en renvoyant ceux-ci au dérisoire.
Féérie des choses, maudits soupirs des vivants...


Le livre déboulonne les unes après les autres les idoles de l'époque, renvoyant les hommes à leur statut de pantins (sur le monde de l'art, par exemple, avec François Pinault et son musée, Jeff Koons et ses crustacés...), quitte à le faire de manière très démonstrative, d'un ton définitif (les propos sur l'art contemporain, autre confrontation qu'on attendait chez Nabe -après les quelques indications données dans la préface pour François Boisrond, Petits riens et Presque Tout). Le dialogue avec le critique du Masque et la plume, sur le théâtre, nous laisse quand même apercevoir, mais en creux, ce que serait l'art nabien : le théâtre public joue à montrer sans arrêt qu'on est au théâtre, et le privé fait semblant de croire qu'on y est. Par transposition, le roman nabien à la fois jouerait à montrer qu'on est dans la littérature , et en même temps, ne se laisserait pas enfermer dans des manies intellos, et raconterait quand même vraiment une histoire. L'ennemi désigné ici, c'est la Culture, c'est-à-dire un art domestiqué, moutonnier, moralisateur et lourd, qui est le responsable du mal accablant qui frappe les personnages.

Plus généralement, les hommes sont débordés par le monde qui les entoure, comme s'ils en avaient plein les bras ; ils ne peuvent plus supporter toute cette réalité qui les accable.
Ce n’est plus une vaste farce cosmique célinienne, le “grotesque aux confins de la mort” (cf. lettre de Céline à Léon Daudet), mais du dérisoire, du minable : non plus une farce, juste des farces et attrapes.

Le temps et l'écriture

Nabe a toujours éte chronophage : il prend du temps à lire, mais surtout, il digère le temps. Le narrateur du Régal dévorait tout le début des années 80, le Journal la fin, AZ rejouait les années 90, L'Homme met la clef sous le paillasson des années 2000. Et chacun de ces livres avait sa manière bien à soi de contracter le temps dans l'espace des pages. Pour le Régal, le temps était condensé dans ce moi qui devait devenir le "maëlstrom du monde" ; le Journal tranformait le temps vécu en temps indéfiniment recherché, perdu et retrouvé. AZ, opérant un tournant réflexif supplémentaire, nous faisant vivre le temps même du journal, ce que c'était que de partir à la poursuite du temps perdu contenu dans le journal : c'était l'expérience intégrale de la vie qui se jouait, dans ce tourbillon permanent qui mélangeait vertigineusement le passé et le présent.

Dans l'Homme, dix ans sont contractés sur une semaine qui va défiler sous nos yeux sans interruption, sans chapitre, sans blanc, avec à peine une pause pour que le narrateur dorme entre deux journées : long plan-séquence, déambulation quasi-somanmbulique à travers un monde en décomposition. Le lecteur poursuit ses aventures, et devient la vermine qui dévore les restes d'une époque pourrie sur pied. L'écriture emporte tout comme un torrent, tout aboutit à un livre qui lui-même plonge à la fin dans les étoiles (ou dans le néant ?). Cette semaine n'est pas celle de la création du monde, c'est celle de son inexorable dilacération.

Ce qui est nouveau dans ce livre, ce qu'il y a d'inédit dans l'univers nabien, c'est la confrontation avec la génération des 20-30 ans. AZ était le livre du passage à l'âge adulte, le partage de midi ; L´Homme qui arrêta d'écrire est celui de la maturité, d'un deuxième souffle et d'une échappée belle. Ce ne sont plus les jeunes qui contestent l'autorité des anciens, c'est un "ancien" qui se moque de la mollesse de la jeunesse ; un anar volontiers passéiste, qui est sorti d'une époque où l'on savait encore bien travailler et où l'on apprenait des choses...
Le livre raconte ces diverses rencontres du narrateur face à un monde où il est devenu un étranger, rien que ces rencontres fortuites qui se succèdent en fait selon un ordre très simple et systématique (l'édition, les médias, la vie nocturne...). Et de cette exploration, il ne ressortira peut-être plus jamais.

L'écriture elle-même ne tient que par les dialogues qui se succèdent, comme dans les Frères Karamozov (dialogue sur Diderot, sur le cadavre du confesseur d'Aliocha, dans la taverne, plaidoirie de l'avocat, apparition du diable etc.). La parole supplante l´écriture, et ces paroles se jouent dans la tête de l'Homme qui arrêta d´écrire, et qui remplace l'écriture par la pensée directement exprimée -autre mode de travail sur la vérité. Ecrire ce qui est pensé, directement.
L'Homme n'a plus rien à faire de ses journées, il n'a plus qu'à déambuler et à parler avec le premier venu, chaque fois l'occasion de rencontres plus ou moins dérisoires et comiques (le contrôleur de bus, la libraire, les jeunes du Baron...). Il prend tout son temps, mais c'est peut-être aussi que c'est le temps de la fin des temps, les derniers moments avant l'effondrement final.
Il faudrait voir en détail comment la confrontation avec le temps du virtuel, des séries télé (24 heures) et de la télé-réalité sert à s'approprier littérairement ce temps des années 2000.

La seconde nouveauté, c'est en effet la confrontation systématique avec l'univers d'Internet et du virtuel. Nabe en avait déjà parlé chez Delarue en 1995, pour dire que, paradoxalement, le virtuel allait redonner de la valeur au texte écrit sur papier ; dans "Hitlernet", pour dénoncer le flicage par Internet. Mais cette fois, le roman entier est placé sous le signe du virtuel. Chez FOG, Nabe disait qu'il avait volontairement mal orthographié des noms propres ("Ornette Colemane", "Brigitte Bardeau" etc.) pour "virtualiser" ses personnages. AZ opérait une semblable transposition, en ne mentionnant que les prénoms des personnages . Mais il s'agissait peut-être de les transformer en héros bibliques ou grecs, pour les insérer dans le panthéon nabien -et aussi dans les différents cercles de son enfer...

Alors quelle différence avec la transposition opérée par l'Homme ? Je crois que les noms mal orthographiés changent les personnages réelles en pâle copie d'eux-mêmes. On s'en fiche, au fond, que le frère de Karl Zéro s'appelle Basile de Koch, de Coke etc. (surtout que son prénom, étant déjà un jeu de mot, se prête à un deuxième jeu, celui de l'orthographe fautive, en sorte que ce personnage serait bien représentatif de tous les autres - raisons pour laquelle il apparaît longuement à la fin ?). Les personnages sont virtualisés, mais pas pour gagner en grandeur littéraire : leur virtualisation les déréalise, les rend gris, ternes... La morosité est creusée par le narrateur jusqu'au morbide, jusqu'à une mélancolie profonde et sans beauté. Ils ne sont plus que virtuels, comme leurs projets, comme leurs envies et ils ne tiennent plus que par leurs discours qui expriment au fond leurs échecs et leur inanité (le meilleur exemple : les longues tirades de complotisme délirant du Libre-Penseur).

Tout le livre est un grand carnaval, mais aussi une procession funèbre. Il y a aussi de cette marche des éclopés qu'affectionnait Céline : les aveugles qui se tiennent entre eux sans voir que le premier d'entre eux a déjà basculé dans le fossé.

Sur les traces de Céline

Donc, bien sûr, Céline est plus présent que jamais, comme il l'est depuis toujours chez Nabe. Et c'est pourtant une autre nouveauté, c'est que le manuscrit du Voyage au bout de la nuit passe lui aussi à la moulinette du virtuel. Le Voyage lance la déambulation du narrateur en disparaissant à la photocopieuse. L'Homme qui arrête d'écrire se confronte au début du premier grand livre de Céline, à sa toute première phrase (le changement de "commence" à "débute"), incipit qui s'entrelace avec l'incipit de L'Homme ("ça a commencé" / "bon bah ça y est").
Alors, en quel sens ce livre est-il, d'une nouvelle façon célinien ? En deux sens, à mon avis : par rapport au thème de l'enfer (j'y viens tout de suite), et par le travail sur le langage qu'il accomplit (j'y reviens plus loin).

Il faut déjà considérer que le Voyage transpose la Divine comédie dans la réalité du début du 20e siècle, de 1912 à 1932 en gros. Bardamu traverse la guerre, l'exploitation coloniale en Afrique, New-York et la banlieue comme autant de lieux situés dans l'enfer contemporain. Autant de cercles de l'enfer dont Rancy s'avère peut-être le pire, banlieue ignoble sans espoir aucun. Nabe notait cette transposition célinienne de l'univers dantesque dans Coups d'épées dans l'eau. La petite différence est que Céline n'a pas écrit un "Voyage au bout de l'enfer". La nuit n'est pas directement l'enfer, elle est si sombre que, plongé dedans, on ne peut être sûr d'être en enfer...
La voie de salut y est, par conséquent, encore plus incertaine. C'est l'amour brièvement vécu avec Molly à New-York, éphémère sublimation de pulsions de morts toutes-puissantes par ailleurs. Céline n'exclut pas entiérement la vie dans la lumière, mais la question reste posée. L'homme n'est-il que misères et souffrances ou peut-il se montrer capable de charité et de transcendance ?
Bardamu cherche cette voie de salut en se faisant médecin pour les pauvres, pour ne pas devenir un salaud, un exploitant - ni un exploité. Il cherche son paradis dans l'enfer et le purgatoire moderne. Alain Soral notait d'ailleurs dans son Abécédaire de la bêtise ambiante que le combat de toute la vie de Céline avait éte de ne pas finir en pitre, en amusement à bourgeois.
Il faudra voir en quel sens Nabe opère une nouvelle transposition de l'enfer dans le monde contemporain.

La fuite en avant

Le roman a éte depuis ses débuts une méditation sécularisée sur la possibilité du salut. C'est à peu près le seul point commun à tous exemples de ce genre flou par excellence qu'est le roman (Don Quichotte, Madame Bovary...) : le héros, confronté à la médiocrité du monde bourgeois, cherche une voie de salut.

Hegel dit que la confrontation du héros avec le monde peut finir soit par la mort (tragédie), soit par la réconciliation du héros avec le monde (embourgeoisement du héros, qui accepte le conformisme de son époque - fin comique). Qu'en est-il dans l'Homme ? Le héros parvient-il à se sauver de ce monde en déliquescence ? Là, sans doute que tout le monde ne sera pas d'accord avec moi, mais je ne crois pas qu'il s'en sorte. L'apparition soudaine d'Emma, la fuite en banlieue, la ligne de RER, le "bordel de jaune" dans le ciel et les étoiles dans les yeux du chien m'apparaissent comme autant de signes de la folie qui saisit finalement le héros, dans cette derniére journée sur les Champs-Elysées.
Le héros plonge dans un désespoir mélancolique, après avoir parcouru le Tout-Paris agonisant : la bêtise, la médiocrité, l'impuissance de tous les gens qu'il a croisés, les flics qui l'arrêtent, sa mère qui le hait, les amis de son fils qui l'agressent, et son propre renoncement à l'écriture (qui a tout d'une castration volontaire), ne lui sont plus supportables, et son esprit flanche. Le narrateur a atteint le bout de son rouleau.

La dernière journée est le dernier cercle de l'enfer -l'enfer étant ce lieu où il n'y a ni joie, ni charité, ni espoir.
Face à l'agression du clochard par les racailles, le héros s'approche et leur dit, charitablement, qu'il leur pardonne. Mais cette charité est impuissante.Dans la boîte à partouze, il semble que le narrateur trouve brièvement l'amour, comme Bardamu, mais ce n'est même pas une vraie partouze ; on dirait un grotesque accouchement à l'envers, une femme qu'on soutient pendant qu'elle se fait pénétrer, comme si elle avait besoin de sages-femmes et d'infirmiers à ce moment-là.
Ensuite, l'apparition d'abord comique de la mère vire à la confession dramatique et finalement tragique : elle vient avouer à son fils qu'elle le hait. Puis le fils arrive, et "tue" le père en l'agressant par le biais de ses amis. C'en est donc fini de l'homme, qui n'a plus de mère, qui ne peut rien face à son fils, et dont le père (qui aurait pu l'aider à retrouver sa virilité) est totalement absent - de même que sa femme. Emma ressemble alors fort à un fantasme, un délire. L'Homme qui arrêta d'écrire est finalement emporté avec son époque qui a arrêté de vivre. Il ne peut même plus se sauver par l'ecriture (ce qui était le cas dans le Régal, où l'artiste qui écrit reste au-dessus des vermines, du seul fait qu'il est du moins une vermine qui écrit) ou par une fuite dans une île et une substitution (dans AZ).

Ainsi, L'Homme met à mal ce vieux cliché romantique et romanesque de l'auteur victime de son époque et se sauvant par la littérature (Proust et le temps retrouvé) : rien, à mon sens, dans l'univers du livre ne permet d'envisager un réel salut, puisque l'époque elle-même est condamnée.

Sous le soleil de Simenon

L’heure n’est en effet plus à la jubilation, c’est ce qu’annonçait déjà le 27e livre. L’Homme qui arrêta d’écrire, narrateur du 28e livre, apparaissait déjà à la dernière page du 27e, comme double du narrateur, pour faire ses adieux à la littérature. Et l’Homme... déroule ainsi logiquement ce qui était annoncé dans le 27e livre, la venue d’un monde houellebecquien où « ça va pas fort ».
Le titre du 28e livre a ainsi lui-même une formulation légendaire, mythique : légendaire car cette histoire est le récit des années 2000, de ce que nous venons de vivre, et mythique car le texte prétend embrasser le monde entier, contenu dans ce Paris qui s’effondre. La légende de l’homme qui arrêta d’écrire, du journaliste qui arrêta les journaux etc.
Nabe achève son écriture et achève son temps, à tous les sens d’achever. Ce n'est pas la légende des siècles, juste celle de la décennie qui vient de s'achever.

Ce n’est pas pour rien que Simenon est fugitivement évoqué, quand le narrateur évoque son rituel d’écrire jusqu’à usure des crayons de son bureau. C’est une règle générale qu’un écrivain évoqué dans un roman a été une inspiration pour ce roman. Dans Coups d’épées, Nabe disait qu’un jour il écrirait un texte le plus long possible sur cet écrivain. Fan de Simenon, j’attendais depuis longtemps un tel texte, désespérant encore avec ce 28e livre de ne pas le voir arriver. En réalité, c’est une fois de plus l’histoire de la lettre volée : le texte sur Simenon était sous mon nez...
Ce n’était pas un texte sur Simenon que Nabe m’offrait, mais bien 700 pages d’un roman simenonien de part en part ! Là se trouve la véritable rencontre avec le Belge le plus prolifique de l'histoire. Tout l’Homme est sous un lumière simenonienne ! Lumière grise de mauvaise lampe sous un abat-jour poussiéreux...
C’est une caractéristique des personnages de Simenon que d’être impuissants à réussir en société et dans leur vie (contrairement aux ambitieux décrits par Balzac), et d’être dépassés soudain par cette vie trop grande qu’ils doivent affronter, souvent jusqu’au crime, jusqu’à la mort. La tonalité des romans de Simenon est ainsi, comme il est dit dans un Maigret, celle du « tragique sans grandeur ». Quelle meilleure définition de l’atmosphère générale de l’Homme ?

Ce n’est plus la tragédie antique des héros, ni même celle de l’homme moderne confronté à la mort ; c’est une tragédie de l’incapacité à vivre, nouvelle forme de l’enfer, qui est aussi l’incapacité à la joie. Et c’est pourquoi cette lumière qui se ternit est aussi bernanosienne ; c’est la lumière crue et sinistre qui baigne la famille de La joie, où les personnages ont justement perdu toute joie.

Simenon et Bernanos, donc -auxquels il faudrait ajouter Victor Hugo, pour cette épopée océanique qu’est la nuit du 7e jour sur les Champs-Elysées. Le style semble sauver de la médiocrité le narrateur (ce piéton de Paris), le propulser à nouveau vers le bonheur, vers cet état d’apesanteur béate qu’il atteignait par l’écriture, mais peut-être que c’est pour mieux l’envoyer au fond d’un abîme tout aussi hugolien, les étoiles au bout de la ligne de RER.

27e et 28e livres

Si AZ en finissait avec le Journal, je crois que l’Homme en finit avec les inachevés nabiens. Par exemple, comme cela a été dit sur le forum, avec ce projet de « joyciser Dante », en écrivant une divine comédie qui se déroulerait toute d’un trait. Nous avons aussi avec ce roman la version de Bordelgrad pour les années 2000. Paris, ville ouverte, vaste bordel à ciel ouvert, décombre gigantesque d’une civilisation en fin de vie. C'est quelque chose de pourri au royaume de France, dans les années 2000, mais certainement de tous temps. C'est l'afrance éternelle. Autre reprise et achèvement : la fin du livre, qui, je crois, réécrit, 25 ans après, un des derniers chapitres de Zigzags, "Banlieue stellaire". Paris est un monde, mais la banlieue est un vaste champ d'étoiles dans lequel on s'envole, sublime et incertaine destination au-delà de la ville qui part en morceaux... Autre image je pense de la plongée dans la folie du narrateur (à quoi la banlieue, avec ses lignes de RER, ses HLM et son paysage gris incertain qui va de ville morne à ville qui se dissout dans la campagne, ressemble-t-elle moins, sinon à un champ d'étoiles ?). Nabe a rassemblé dans ce livre ses inachevés, et ainsi il tourne pour de bon la page... Le trajet de l'Homme forme des zigzags entre les quartiers de Paris et il ne cherche même plus à porter des coups d'épées dans l'eau...

Nabe en finit ainsi avec ses inachevés, mais peut-être aussi avec son écriture.
Je vais expliquer ce que je veux dire par là.

Nabe ne s’est presque jamais permis l’usage des points de suspension. C’est sa façon à lui d’être célinien. Comment utiliser ces points après Céline, sans tomber dans le mauvais pastiche ? (On les retrouve à la fin du Régal, où ils sont utilisés pour la preniére fois) En revanche, Nabe ne s´était pas privé des points d’exclamation, seconde marque de fabrique célinienne (le meilleur exemple : les quatrième de couverture de Oui et Non). Or, un trait stylistique marquant de l’Homme est qu’il emploie très peu les points d’exclamation, pas même quand ce serait normalement requis. Les personnages ne savent pas s’exclamer. A la place de ces bâtons virilement dressés, on a une molle virgule. Le texte est donc châtré d’une autre possibilité de lyrisme, manière pour Nabe d’avancer dans l’écriture sans tourner en rond et en affrontant l’enfer de démoralisation de son temps. Plus de lyrisme, plus de Céline... et pourtant, ce travail pour ne pas refaire du Céline est en soi célinien, puisque c'est encore une expérimentation sur l'écriture.


En fait, il faut aller plus loin et dire ceci : Nabe a cherché à décrire un univers rigoureusement anti-nabien. Donc pour coller à ce monde, il a dû se forcer à inventer lui-même une écriture qui serait anti-nabienne. Cette écriture, il la décrit dans le 27e livre, et c’est l’écriture houellebecquienne. Pour avancer dans son style, Nabe a dû en passer par l’inversion de son écriture de la jubilation. Façon d’affronter le houellebecquisme de l’époque sur son propre terrain. Nabe explore l’envers de son écriture et de son temps, et cet envers, c’est l’enfer (cf. « l’envers, c’est les autres ! », Le 27ème livre). Or, en condamnant son époque à barboter dans cet enfer tiède, Nabe se sauve en ressuscitant autrement son écriture. C’est pourquoi il fallait que l’écriture aille jusqu’au point de rupture où elle n’est plus « écrite », mais pensée, ou intégralement délirée. En ce sens, Nabe a bien arrêté l’écriture littéraire, mais il n’a pas arrêté d’écrire. La nuance est ici indispensable. L'écriture ne tient presque plus à rien, plus qu'à presque riens sur presque tout.

Sous l'enfer

Il y a d'ailleurs quelque chose qui fait penser à Beckett, une ambiance de fin de partie... Avant de "devenir" Nabe, Nabe a eu une période beckettienne, dans sa jeunesse. Il dit dans le Journal qu'il écrivait des "godoteries". On retrouve de cela dans l'Homme. Le personnage Nabe devient un de ces grotesques bouffons embarqué dans la folie d'une godoterie.
Ils sont comme des "maussades fantômes" dont parle à un moment le choeur du Faust de Goethe.

A tous ces points de vue, le 28e livre accomplit bien le programme annoncé dans le 27e. Le 27e annonçait la ressortie du Régal, mais dans les années 2000, il semble que même les vermines n’aient plus d’appétit. Or, l’envers de cette morosité ambiante, c’est ainsi la jubilation de l’écriture qui recommence.
Il faut la joie pour décrire parfaitement la morosité. Pour voir l’enfer dans ses moindres détails, il faut l’observer depuis le paradis.
Mais quelle forme prend au juste cet enfer ?... Celle du monde du réalisme simenonien. La littérature est volontiers rabelaisienne : elle nous invente des personnages excessifs, incroyables, plus grands que natures, des monstres, des types exceptionnels. Or, ce que Simenon a inventé, c'est un nouveau ton en littérature, un ton mineur, qui passe par l'élimination de tout ce qui fait littéraire. Simenon joue un ton en-dessous pour ne pas faire une littérature romanesque qui trahit la vie et les hommes en les éxagérant. C'est cela que fait Nabe ; et ses personnages ne sont ainsi pas réellement en enfer. Ce serait encore trop noble pour eux, trop excessif... Non, ils barbotent dans leur nullité, et c'est tout. Ce n'est même pas l'enfer, c'est moins que ça, de vagues limbes ; c'est juste la réalité, plus ou moins dégoûtante.

Le virtuel et la vie

L'Homme paraît bien condamner irrémédiablement le monde à la nullité, à l'insignifiance. Mais ce serait oublier que la vérité de ce livre n'est pas en lui, mais hors de lui... Ce qu’il faut lire sans arrêt dans ce livre, c’est en effet l’impact réel qu’il a sur la vie de Nabe, sur l’édition, sur la conception de la littérature.

Ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que ce livre est celui du salut pour Nabe. Pas pour le personnage, mais pour l’auteur (bien que, sur la couverture ou dans le livre, ils n’apparaissent que par le nom de famille et tendent à se confondre encore une fois ). Avec L’Homme, Nabe en finit avec plus de cinq ans de traversée du désert : rupture de son accord avec le Rocher, procès etc. Avec ce livre, Nabe devient complétement indépendant du système éditorial. Et je disais que Nabe en finit avec ses projets inachevés... La preuve, c’est qu’il les a enfin les Couilles en or ! 70.000€ en février 2010, selon le compte de Léo Scheer sur son site ! Il les aura donc bientôt, ses 100.000 balles ! Et chaque euro compte double, en un sens, puisque c’est autant que les éditeurs, libraires et autres intermédiaires, n’auront pas.

L’impact sur la notion même de littérature est lui aussi énorme. Il faut se souvenir de ce que disait Nabe chez Picouly : les livres vont finir par recouvrir la littérature. Or, la littérature pour Nabe, ce sont des actes et des « pensées directes ». Juste après s’être fait cogner dessus à la sortie d’Apostrophe, Nabe lance à Pivot qu’il aura vu ce que c’est qu’un vrai moment littéraire. La littérature, c’est peut-être de son confronter à la haine, la vraie, pas la "haine littéraire" (Le 27e livre). Avec l’Homme, Nabe affronte une certaine haine morbide, flasque, de la vie.

Et c’est une couverture « noir anarchie » bien littéraire qui recouvre ce livre (je me demande au passage si les lettres rouge et jaune n’ont pas la couleur des habits vieil or et framboise écrasé du narrateur ?), une machine infernale ravacholienne lancée sur l’édition et milieu littéraire. Un livre enveloppé d'un noir nuage de littérature.
C’en est donc fini avec une certaine conception romantique, "proustienne" de la littérature, où l’écrivain doit se soumettre à son milieu social, en essayant de se sauver au dernier moment par l’écriture. Je suis perdu dans la vraie vie, mais par le rêve et l’évasion littéraire, je me sauve un peu quand même… Non, Nabe s’est toujours condamné socialement par son écriture. Il s’est sauvé en même temps par elle. Et c’est cet acte de transgression qu’il accomplit avec le livre, cet acte révolutionnaire : il condamne ses personnages, mais il se sauve dans la vraie vie.
Par cet acte de salut, anti-romantique, Nabe en finit avec une certaine manière d’écrire pour rattraper ce qui a échoué dans la vie. Il réussit à s'en sortir en racontant la vie de personnages qui se perdent.

C’est cela qui explique finalement que l’Homme attaque et interroge Internet et la virtualité, qui semblent pourtant propres à remplacer cette virtualité gigantesque qu’est la littérature (le Voyage numérisé etc.).
Nabe n’est-il pas de mauvaise foi à critiquer le virtuel, si la littérature est aussi un monde virtuel ? Bien sûr, il y a le fait qu’il n’y a pas encore eu de véritable œuvre artistique sur Internet, qui ne serait pas du texte et de l’image (voir l’entretien dans la Revue littéraire). La littérature serait donc une virtualité vraiment créatrice.
Mais il y a plus : c’est qu’Internet est peut-être encore une virtualité qui n’a pas d’impact artistique et révolutionnaire sur la société, là où la littérature a changé la vie de son auteur et celle de l’édition. C’est la question qui reste finalement adressée à Internet et ses utilisateurs : est-ce que cette virtualité peut changer un peu le monde, comme la littérature a pu le faire ? La réussite de Nabe est d’avoir prouvé que la littérature pouvait « digérer » Internet et la temporalité du virtuel, et que le livre pouvait utiliser le web pour se diffuser et se vendre. Nouvelle manière, pas houellecbecquienne, d'affronter le "commerce concret" (Le 27e livre). Nouvelle forme d'accomplissement de la "RÉALITURE" (Rideau).

Maintenant, Nabe a tout son temps devant lui. Il n’a pas à se presser pour vendre ses livres ni à en vendre des quantités à la Marc Lévy pour en vivre. Il n’y pas d’urgence à lire ce livre ni à en parler, puisqu’il n’y a plus à se soumettre à la temporalité de l’urgence médiatique (Internet va diffuser la littérature et noyer le journalisme corrompu et montrer l'ennui profond de la Culture). Le passé du titre nous indiquait que ce livre porte sur le temps. Et avec ce livre, Nabe s’est libéré et il a libéré le temps dans l’espace du livre - et au-delà de lui. Il a fallu trouver l'énergie de faire un livre avec la vie la plus dégradée, la moins littéraire, la moins nabienne. Quelle charité au fond, que celle de l'écrivain essayant encore de sauver du naufrage les êtres les plus perdus ! Le bordel de jaune est une lumière radieuse, un triomphe qui, vu de notre époque, n'est qu'une lumière sale.

Pas d'éditeur, pas de diffuseur, rien qu'un copyright, du papier et de la colle forte : L'Homme est le dernier tract, le tract final, qui sera à ceux-ci ce que AZ était au Journal : une apothéose. Un tract de 700 pages, qui est comme le fond des autres : 700 pages à afficher dans les rues, ou à peindre dans le ciel.

700 pages de « temps pur » (Proust), donc. Et à notre époque, s'offrir cela, n’est-ce pas le luxe suprême?