Gabriel Matzneff - Carnets Noirs 2007-2008
Dans L'Homme qui arrêta d'écrire (p. 273-274), Nabe fait dire à Matzneff dans son roman à peu près les mêmes choses que Matzneff dit dans ses Carnets Noirs quand il parle de Nabe. Cet extrait offre un bel exemple du travail de transposition à l'oeuvre dans le 28e livre.

Léo a de la sympathie pour les auteurs frappés d'ostracisme : Marc-Edouard Nabe, moi-même. Nabe est honni pour ses idées politiques incorrectes ; moi, pour mes moeurs dissolues. Telle est du moins l'apparence. La réalité est que ce qu'on ne nous pardonne pas à Marc-Edouard et à bibi, c'est notre liberté d'esprit, notre franc-parler, notre courage et, last but not least, notre talent. Si nous n'étions pas d'aussi brillants et fervents serviteurs de la langue française, si nous n'écrivions pas les livres que nous écrivons, nous irriterions infiniment moins.
Ce qui nous différencie, Nabe et moi, c'est la passion qu'il a de la vie littéraire, pour le gendelettrisme, pour les intrigues et les querelles de notre conventicule germanopratin. Son journal en est plein, c'est chez lui une véritable obsession. Moi, de tout ça, je n'ai rien à foutre ; ça n'occupe quasi aucune place ni dans mes pensées, ni dans ma vie quotidienne, ni dans mes carnets noirs.
Il y a aussi, chez Nabe, un fond de nervosité agressive, tracassière, qui parfois donne à penser qu'il n'aime personne, pas même ses amis ; pire, qu'il ne s'aime pas lui-même. C'est un trait de caractère que, de son vivant, j'observais chez Jean-Edern Hallier, que j'ai parfois l'occasion de noter chez Patrick Besson.
Jean-Edern, cela s'expliquait par la jalousie : il avait plein d'excellentes qualités, mais c'était un jaloux, toujours vigilant à déprimer ses petits camarades ; en revanche je ne pense pas que Besson et Nabe soient des tempéraments jaloux. Chez eux, il s'agit sans doute d'une blessure d'un autre ordre, mais je ne les connais pas assez pour avoir une opinion sur ce point, et d'ailleurs cela ne me regarde pas.
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