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1-Laurent James, vous avez collaboré à plusieurs revues telles que Cancer !, Tsimtsoûm, Impur… ainsi qu’à des livres collectifs (« Têtes de Turcs ! », « Gueules d’amour », « L’Affaire Zannini ») [1]. Entre l’éloge des charmes liquides d’Alizée et les pourritures gauchistes passées au napalm, les conversations avec Soheib Bencheikh et votre passion pour Marie-Madeleine, on peut dire que vous êtes bel et bien transgénique et pluridisciplinaire. On vous dit devenu enhardi et momentanément féroce depuis 1986… Comment en êtes-vous arrivé là ?
Je ne remercierai jamais assez les fantômes caverneux qui défilaient dans ma chambre d’enfant de cinq ans, surgissant des ruisseaux profondément enterrés sous notre maison de banlieue lyonnaise pour faire ce qu’ils font depuis des centaines de milliers d’années : meurtrir les petits garçons par la peur vomitive de l’au-delà, inscrire dans leur chair tremblante l’horrible vision hantée d’un monde radicalement différent de celui des parents. Il me fallut longtemps pour comprendre que cet autre monde était double, qu’il ne contenait pas que des cadavres psychiques d’êtres humains dissolus dans la matière terreuse et qu’il pouvait révéler des myriades de splendeurs bouleversantes. C’est effectivement à l’âge de seize ans que la lecture conjointe des Chants de Maldoror et du Régal des Vermines me désigna l’existence d’une ouverture lumineuse dans les parois de cette atroce caverne qu’est la vie quotidienne. Jusqu’alors, seules les philosophies nihilistes me semblaient être en mesure de transmettre l’inconnaissable : je me vautrais dans la mélancolie suicidaire comme un porc. Il n’y avait que les livres de Marcel Aymé et – surtout – d’Edgar Poe qui braquaient quelques rais de lumière dans ma cervelle d’adolescent fatigué. Or, Lautréamont et Marc-Edouard Nabe m’apparurent ; ils avaient la particularité de partir du même postulat que Cioran et tous les autres salopards du même acabit : oui, l’homme est un sous-singe et il est en chute gélatineuse vers le néant depuis ses origines ; oui, l’existence est atroce et il n’y a pas d’autre viatique que la pourriture de la chair, unique sacrement possible de nos individualités en phase terminale. Mais ils m’apprirent que cette situation, loin d’être prétexte aux pires lamentations femelles pratiquées par les fanatiques de la Négation (de Schopenhauer à Roland Jaccard), pouvait au contraire servir de rampe de lancement au désir de jouir, c’est-à-dire à l’apprentissage de l’extermination de soi. Je ne parle pas ici, bien sûr, de la « jouissance sans entraves » soixante-huitarde, qui est exactement le contraire : une autosatisfaction bourgeoisement abjecte. Partout où il y a du contentement de soi, il y a de la bourgeoisie. La jouissance bien disciplinée (quelle que soit sa nature) est la seule véritable noblesse à laquelle puisse prétendre l’homme : voilà une vérité éternelle parallèlement niée par les moralistes et les militants, porteurs d’une vision étriquée de la religion et de la politique, tous complices inconscients – ou « idiots utiles » comme on dit aujourd’hui – du système libéral qui ne vise qu’à isoler les individus et à empêcher toute véritable rencontre. Une avalanche de littératures me tomba dès lors sur le coin de la gueule, déversée par des guerriers virils aux pieds tanqués dans la boue et aux regards tournés vers les étoiles : Jünger, Rabelais, Céline, Homère, Mishima, Cervantès, Bloy, Borges, Kawabata, Loti, Gilbert-Lecomte, Rimbaud. J’en vins après quelques années à venir habiter à Marseille, l’une des deux seules cités vivables de France – l’autre étant Paris, bien entendu. Je me jetai à corps perdu dans l’étude de sainte Marie-Madeleine, un des trois piliers de la chrétienté initiatique (avec Saint Jean et la Sainte Vierge), qui imprima à jamais la ville et sa région (Saint-Maximin, la Sainte-Baume) de sa présence métaphysique. On n’en parle jamais, et c’est tant mieux. En des temps normaux, des millions de gens débarqueraient chaque jour à Marseille dans le seul but d’espérer humer les effluves restantes de son corps fleuri. Cette défaite du sacré est par ailleurs inscrite dans la chair de la Gaule celte, qui dégénéra malheureusement très vite entre les mains de ces bâtards nordiques de Francs, un des très rares peuples de toute l’histoire européenne à être résolument dépourvus de la moindre espèce d’intérêt. Je rencontrai l’équipe de rédaction de la revue Cancer ! (qui avait déjà imprimé deux numéros), et j’en tombai immédiatement amoureux. Mise à part la joie provoquée par la publication de textes inédits de Nabe, Jean-Louis Costes, Alain Soral et Dantec, j’appréciai grandement les efforts de l’équipe pour pratiquer la mise en œuvre radicale d’une subversion authentique et vivante. Je tentai d’orienter la politique éditoriale vers une ligne qui aurait été située au croisement des deux meilleures revues littéraires du vingtième siècle – à savoir Le Grand Jeu et Exil (de Dominique de Roux et Abellio) – dans le but de placer la politique au service de la transcendance, mais ce fut peine perdue. Peu me chaut : l’aventure fut palpitante. Depuis, mon idéal est toujours le même : faire prendre chair à la métaphysique brûlante ; mais j’ai décidé de le matérialiser sous d’autres formes qu’une revue littéraire, laquelle est évidemment aujourd’hui totalement révolue.
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Il m’a fallu du temps – et surtout, une rencontre avec Laurent Pellecuer, le dernier peintre authentique de ce pays – pour comprendre qu’il existait tout un versant du christianisme à explorer, rigoureusement complémentaire (et non pas antagoniste) de la maison du Pape. Lorsque je réalisai ensuite que cette Tradition johannique était un prolongement de la pensée essénienne, et donc platonicienne, et donc égyptienne, et donc atlante, et donc hyperboréenne, ce fut comme si je recevais une douche rayonnante d’eau infiniment pure sur la nuque. La joie de comprendre est une des jouissances les plus absolues qu’un homme puisse ressentir. Si « Jouir, c’est comprendre » comme l’écrit Marc-Edouard Nabe, la réciproque est vraie : comprendre, c’est jouir.[...]
Il convient de bien savoir distinguer une chose de sa représentation. Je ne dirai jamais, moi, que le moteur du libéralisme est l’idéologie du désir ; car c’est bien plutôt le plaisir qui gère les rouages économiques, politiques et métaphysiques de notre société. Or, le plaisir n’est pas l’aboutissement du désir, mais son assassinat pur et simple. Franchement, regardez cinq minutes autour de vous : vous en voyez beaucoup, vous, des gens qui sont habités par le désir de quoi que ce soit (et notamment de la révolution) ? Tout le monde est totalement éteint, fatigué, usé, abîmé en secret par l’avalanche de plaisirs forcés… Nous vivons dans l’Empire de la satiété, et plus du tout dans le Royaume de la saveur. Cette problématique est au cœur de L’Homme qui arrêta d’écrire, le dernier roman de Marc-Edouard Nabe. Encore une fois, c’est vers l’Orient qu’il faut se tourner pour espérer retrouver le principe du désir – non réductible au libéralisme, non commercialisable –, et particulièrement au Japon, un des derniers endroits du monde où il existe encore des choses qui ne s’achètent pas. Je ne parle évidemment pas de Shinjuku et des autres quartiers dégénérés de Tôkyô dont on nous rebat les oreilles en permanence, mais de certaines ruelles tortueuses et pavées d’Otsu au bord du lac Biwako où, au milieu de l’ozone et dans une grande promiscuité de loups et de renards argentés, quelqu’un surgit soudain, vous prend par la main et vous fait passer la ligne pour déboucher dans l’au-delà.
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Laurent James, 14 mars 2010
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