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    Accueil Sur Nabe Blogs, Internet,etc. I like your Style - Nabe par Lanternier - 26 Avril 2010

    I like your Style - Nabe par Lanternier - 26 Avril 2010

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    Nabe

    Le 26/04/10 à 16:38 par Vae Victis

    Par Lanternier

    Marc-Edouard Nabe est écrivain. Il est l’auteur de vingt-huit livres, dont certains ont fait beaucoup de bruits – notamment le premier ; le tout dernier, par contre, est sorti en début d’année, et peu nombreux sont ceux qui l’ont lu en entier.
    Nabe est un quasi-inconnu. Peu de gens ont entendu parler de lui. Dans les milieux politisés, on le connaît un peu mieux, mais souvent juste assez pour en dire du mal.
    Il est vrai que Nabe s’est montré plus d’une fois provocateur. En 1985, lors de son passage à Apostrophes avec Bernard Pivot, il avait dit que la LICRA utilisait Auschwitz comme un tas de fumier, pour faire prospérer son business. Mieux : il osait apprécier des auteurs malpensants comme Céline ou Rebatet, et il le disait haut et fort. Avec ça, son caractère est atypique – il n’a quasiment pas écrit de romans ; que des essais ou des vastes dithyrambes avec des descriptions swinguantes et hautes en couleur ; il aime le jazz, « musique de nègres » par excellence, et le célinisme ; il persifle le gauchisme et tape sur les hussards ; il parodie la droite et magnifie des génies toujours méconnus, ou oubliés. Nabe ne rentre dans aucun moule, sinon celui qu’il s’est fait lui-même. En 85, on le regardait comme un ovni vivant, avec son nœud papillon et ses lunettes à la Brasillach, au milieu des costume-cravates en tweed et des petits foulards jaunes ; vingt ans après, cela n’avait pas changé.

    Nietzsche disait que les grandes idées apparaissaient avec l’intuition, mais que seule la rumination, longue, mûrie, permettait de les reconnaître et de développer. C’est un peu comme ça que j’ai connu Nabe. Un ami m’a parlé de lui, et j’ai vu quelques-unes de ses apparitions télévisées sur Youtube. Celle où il lit son texte sur Le Pen est absolument jouissive, celle d’Apostrophes est intéressante et vivifiante, quoi qu’un peu longuette quand on est habitué aux propos vite avalés ; la toute dernière (celle chez Taddeï à « Ce soir ou jamais ») n’appartient pas au même genre, on y trouve de la description et de l’analyse plutôt que du débat… Mais entre cette dernière apparition et celles d’avant 2000, j’ai lu ses livres, ce qui change tout. Enfin, quelques-uns. Le Régal des vermines, obtenu en réserve centrale de bibliothèque, puis d’autres, trouvés ailleurs.
    Sur le coup, le Régal m’a paru un peu long, parfois inégal, malgré des passages géniaux. Le ton général du livre respire la santé, une santé nietzschéenne, trop forte pour n’être pas orientée vers une certaine sorte de nihilisme. Certaines parties me paraissaient de trop : celle sur les parents, trop intime ou intimiste, celle qui concernait autre chose que les goûts ou la polémique.
    Et puis, un peu de temps a passé. J’y ai repensé, j’ai lu d’autres textes, et le Régal m’est apparu un peu différemment. Je suis entré en résonnance avec la manière d’être nabienne, j’ai feuilleté un tome du journal intime, et j’ai vu où se situait le Régal. S’il a des défauts, c’est parce qu’il arrive en premier. Il est comme un oiseau sorti du nid. Plein de ressources, déjà bien ciselé, mais encore pataud et tout bourrelé d’inachevé. Ce à quoi les autres livres ont fait écho, développé en abondance : Zigzags, le deuxième, est une version raffinée et finement tranchée du Régal. Le jambon initial du dithyrambe, goûteux à souhait, y est découpé en tranches fines, ou en petites briques, que l’on distingue beaucoup plus aisément dans le mur. C’est comme si la gigantesque tambouille du Régal avait été transformée en palette de bonbons. Le désordre même y est plus raffiné, plus découpé. Les chapitres sont un tas de lamelles jetées les unes sur les autres après un découpage que l’on devine minutieux.

    Il y a un auteur que j’aimerais comparer à Nabe, c’est Raspail. Jean Raspail, l’auteur du Camp des saints, pour ne citer que son livre le plus connu. C’était un grand voyageur. Il a couru le globe pour voir des tribus en voie de disparition, des peuples en train de s’éteindre, et en a tiré des carnets de voyage. C’est à cinquante ans passés qu’il a fini par se lancer dans le roman, pour ne plus s’arrêter. Sobre dans ses descriptions, sérieux comme un bon Armagnac et frais comme de la fouace en été, Raspail semble n’avoir rien à voir avec Nabe. Il développe des thèses habituellement stigmatisées comme étant d’extrême-droite, mais on ne s’en prend pas à lui pour cela, ou du moins pas suffisamment pour que cela fasse du bruit.
    Qu’est-ce qui peut bien relier ces deux auteurs ? Raspail parle du passé, d’un passé qui se déploie dans le présent, il parle de processus longs ; Nabe, lui, parle de faits particuliers, du présent et presque seulement du présent ; Raspail est catholique, le cœur du côté des lys, parfois « passéiste » ; Nabe a été élevé au Hara-Kiri et au jazz…
    Sans doute, ces deux auteurs n’ont pas la même manière d’être. Leur public n’est pas le même, les fans de Nabe connaissent rarement Raspail et les amateurs de Raspail n’ont entendu le nom de Nabe qu’une ou deux fois, de loin. Mais cette dissemblance de vision ne cache pas un socle commun. Ou plutôt, un tas de points communs. Les deux ont été attaqués par la LICRA, Nabe pour diffamation, Raspail pour propos malpensants. Dans ce qui leur était reproché, Nabe avait donné le fond de sa pensée, tandis que Raspail avait fait preuve d’une grande retenue, qui lui a valu un abandon des poursuites. Drôle de couple de contraires ! Ils ont la même façon de voir les choses : une même proximité et une même distance par rapport à elles. Raspail a la retenue du gentleman, qui décrit la structure en transparence dans les détails, le passé comme phare et lecture du présent ; Nabe a l’attachement passionné pour ce qui est beau et le détachement qu’il faut pour ce qui pourrait lui nuire, sans que cela l’empêche d’en faire des pamphlets explosifs.
    Le réel point commun de ces deux auteurs, c’est le talent. Sans doute cela explique-t-il qu’ils soient tous les deux catalogués à droite ; parce qu’ils ont un réel talent, et parce que, comme Nabe l’a très bien vu, « le génie est de droite ». Le génie est par nature individualiste : c’est pour cela qu’un génie sera toujours dérangeant, qu’il le veuille ou non, pour les individus grégaires qui ne peuvent pas vivre en dehors d’un groupe… Ce n’est pas qu’un degré élevé de talent. C’est quelque chose de plus, une sorte de qualité rare et extrêmement fine. Le génie, c’est la quantité et la qualité. Je ne veux pas comparer Raspail et Nabe – d’une part, parce que cela n’aurait aucun sens, ensuite parce que les lecteurs en tireraient des polémiques stériles –, du moins pas en portant un jugement. Mais Nabe est plus jeune, et qu’il soit ou non plus clairvoyant, il est en tout cas plus vivant. Est-il plus actuel ? En tout cas, il se lit de plus près ; qui lit Raspail peut, avec quelques efforts, le quitter ; qui met le doigt dans l’engrenage nabien s’intéresse de plus en plus passionnément à son auteur ! Pourtant, on peut plonger dedans avec le même enthousiasme, parcourir la manière d’être d’un moment, soit avec une correction polie, soit avec une politesse « incorrecte » qui résonne fort…

    Nabe se sait génial. Dans son torrent dionysiaque, il révèle le savoir qu’il a de lui-même – avec d’autant plus de contentement que cela peut faire grincer des dents les lecteurs jaloux –, sans fausse modestie ; le moi n’est pas seulement un carburant pour sa gerbe d’or, il en est aussi un sujet.
    Nabe se sait génial. Il pourrait ne pas le dire, mais il l’a dit, comme tout ce qu’il avait envie de dire. Cette honnêteté vis-à-vis de soi, qui va au-devant des accusations de narcissisme pour les avaler toutes crues, est une offrande à la littérature. Et tant pis pour ceux dont l’ego pourrait en être choqué ! L’œuvre reconnaîtra les siens.
    “Oui, j’existe ; je pétule et je déclame ; et alors ? Parlez donc de moi ! Donnez de l’essence à mes pamphlets volcaniques !” Voilà ce que disent ses références à lui-même, quand elles sont l’envie de le dire. (Par exemple dans un de ses tract, “Le ridicule tue” : « J’aurais aimé que Sébire lise ce texte avant de crever… ») Il n’y a pas de division entre le positif et le négatif, le génial et la pourriture, puisque tout est uni par l’histoire et les processus transcendants : L’homme qui arrêta d’écrire le démontre. Alors, pourquoi y aurait-il une division plus marquée entre les propos tenus sur soi et les propos tenus sur le reste ? Pourquoi voir l’un et l’autre de deux façons différentes ? Dionysos ne l’aurait pas approuvé…

    Si le dionysisme peut être limité par quelque chose, je n’en vois qu’une : l’inertie. Ce n’est pas la morale qui l’arrête – au contraire, elle lui donne des ailes en le stimulant de l’extérieur – mais ses propres limites. Il doit bien s’arrêter quelque part, même très loin. Rien n’est infini. Et tous les cloportes qui prétendent s’opposer à lui, à l’étroit dans leurs certitudes, la pince à épiler dans la main pour tourner les pages, ne font que le nourrir. Ils sont phagocytés, digérés, et ressortent sous une forme qu’ils ne comprennent même pas.
    Une des raisons pour lesquelles j’apprécie Nabe est qu’il ne rentre dans aucun moule. Même pas celui de la droite, quand le génie lui-même serait intrinsèquement droitard ; même pas le mien. Et c’est cela qui est bon. Être totalement d’accord avec quelqu’un n’a aucun intérêt. Je ne suis pas “nabien” comme je pourrais être kantien, je ne suis (du verbe suivre) aucune doctrine ou aucune opinion sous le simple prétexte qu’elle émane de lui. Je suis seulement (du verbe suivre toujours) le dionysiaque, le dithyrambe. Quels que soient les chemins qu’il emprunte. Et même si j’y vois autre chose que de la vérité. Car même quand Nabe se trompe (et, à mon humble avis, cela lui arrive parfois), cette tromperie est une émanation de sa manière d’être, un fait, donc une vérité – elle et pas son contenu.

    Un mot, un dernier mot, sur l’anti-édition. Je crois qu’on peut la comparer au système hégélien, aux triades schématiques qui se déploient dans le réel (embryon/déploiement/achèvement, ou début/opposition/réconciliation). L’anti-édition n’est pas anti-système (pas dans la confrontation directe et proclamée) mais para-système, à côté du système. Pas dans la destruction mais dans la construction. Nabe dépasse son propre moment négatif (le fameux deuxième moment hégélien), celui du silence altier, pour passer dans celui du retour à soi. En ce sens, le retour de ses droits et de ses livres sous son propre pouvoir, après l’altérité de l’édition, semble suivre tout à fait le système hégélien. Nabe se réconcilie avec ses œuvres et retrouve les lecteurs que le silence et le système marchand lui avaient pris. (Ceux qui se plaignent du système marchand devraient s’intéresser au système hégélien ; le second intègre largement le premier, mais je ne peux pas en parler plus longtemps sous peine de faire un monstrueux hors-sujet.)
    L’anti-édition est élitiste : ceux qui connaissent ont accès et savent où chercher, où acheter ; les autres tant pis ; “que ceux qui ont des oreilles entendent”. Elle est localiste, aussi, par la force des choses. Peu d’intermédiaires, pas de code-barre, pas de quatrième de couverture. Juste le lecteur et l’auteur, dans l’intimité retrouvée du troisième moment. Pas de libraire, pas de business et pas de construction écrasante à supporter sur ses frêles épaules. Merde au système. Merde aux majors du livre et aux grands magasins. Tout se fait par Internet et, paradoxalement, c’est beaucoup plus humain qu’une balade dans les rayons glacés de la FNAC. Cela aboutit même à plus d’humanité : la soirée du 15 avril, organisée par Nabe et son équipe pour fêter la vente de 3300 exemplaires de L’homme qui…, en est la preuve.

    Que dire encore ?

    Peut-être ceci : qu’être provocateur, c’est faire la différence entre ceux qui commentent et ceux qui comprennent.