Le compte-rendu sur l'Homme qui arrêta d'écrire par Marc Laudelout dans le Bulletin célinien montre à quel point il n'a toujours pas digéré sa vexation depuis qu'il est apparu il y a quinze ans sous le nom de Rex Lourdomou dans Lucette (voir ci-dessous). Que ce soit sur un support minable ou sur papier glacé, la méthode est toujours la même pour éviter de parler d'un livre quand on ne peut pas faire autrement que d'en parler : tenter de le noyer sous sa monomanie dans une notule, puis terminer en affirmant que le livre risque de vieillir vite sous prétexte qu'il critique les engouements de son époque. Comme Balzac, Zola ou même Dante, donc. En tout cas, ce qui est sur, c'est que la critique virtuelle ne risque pas de vieillir puisqu'elle est morte avant même d'être publiée.
Céline dans les romans
Par Marc Laudelout
Ce n'est assurément pas la première fois que Céline est présent dans les romans de ses contemporains. Escaliers (1956) d'Évelyne Pollet est un cas à part puisqu'il s'agit d'un roman autobiographique dans lequel l'auteur met en scène Céline, dont elle fut l'amante, sous le nom de Chabrier. D'autres romans, comme The exile of Céline (1986) de Tom Clarke, La fiesta de los lotos (1989) de Joquin Leguina, Bal Trappe (1993) de David Nahmias ou encore Pulp (1994) de Charles Bukowski sont directement inspirés de la vie de Céline. Dans trois romans récents, Céline est à nouveau présent à des degrés divers. Tour d'horizon.
[...]
Avec L'Homme qui arrêta d'écrire , lourd pavé de près de 700 pages, Marc-Édouard Nabe montre, s'il en était besoin, qu'il n'est pas un romancier comme les autres. Son livre est une longue suite de dialogues (dans différents lieux « branchés ») censés nous montrer ce que fut le début du présent siècle. C'est peu dire que Nabe le pamphlétaire ne cesse de l'être lorsqu'il écrit un roman. On peut même penser qu'il est davantage pamphlétaire que romancier.
Sa passion toujours intacte pour Céline apparaît dès l'ouverture du livre. Le narrateur rencontre un jeune blogueur qui détient le manuscrit original de... Voyage au bout de la nuit. Il a, en effet, été chargé par le propriétaire du manuscrit d'en faire « une copie numérique parfaite » avant sa vente aux enchères. Cela nous vaut quelques pages de célinisme enflammé : « J'ouvre la chemise et reconnais en effet l'écriture de Louis-Ferdinand 1er, roi du Royaume de la Plus Grande Écriture de Tous les Temps, co-roi disons avec Shakespeare et Dostoïevski. Il n'y a qu'eux trois qui règnent à cette hauteur. Il s'agit de feuilles A4 jaunies, numérotées plusieurs fois au crayon, et couvertes de lignes dignes de celles d'un tigre aux griffes d'encre bleue. » Bon connaisseur de l'oeuvre célinienne, Nabe, ou plutôt le narrateur, ne manque pas de relever les leçons de ce trésor : « Je tourne en tremblant le manuscrit sacré... Et je reviens à la première page... J'ai le coeur qui bat de voir le célébrissime "Ça a débuté comme ça". Et soudain, je n'en crois pas mes yeux. Ça ne commence pas comme ça... Sur le manuscrit original du Voyage, la première phrase du livre de Céline commence comme ça : "Ça a commencé comme ça". Extraordinaire. C'est plus tard qu'il a corrigé « commencé » en « débuté », ce qui est mieux, même si l'essentiel était déjà trouvé : le magnifique "Ça a". » Et de poursuivre ses découvertes : « Des deux personnages qui se rencontrent au Wepler de la place Clichy, ce n'est pas Bardamu qui parle puisque le narrateur parle de Bardamu. Dans l'esprit de Céline, c'était donc l'autre, Ganate, qui était censé raconter à la première personne tout le roman. Dans cette version, le je n'est pas encore le bon je... Inversion des rôles entre les deux protagonistes de cette histoire incroyable et crédible qui commence sous nos yeux... » Aucune invention ici, on le voit. Inévitablement, le narrateur se retrouve un moment à Montmartre dans le hall de l'immeuble habité par Céline durant les années noires : « Je reconnais le sol décrit dans Normance. ( ... ) Je me retourne pour admirer la rue vue de là, inédite pour moi, la maison de Gen Paul en face à travers la vitre ouvragée. » Le roman est mené tambour battant. S'il y a néanmoins des longueurs et des passages où l'intérêt du lecteur faiblit, il n'en constitue pas moins une critique décapante d'une époque où virtuel et vacuité prennent le pas sur tout le reste. Le livre risque de vieillir aussi vite que les engouements médiocres d'une société qui s'enlise mais il aura assurément valeur de témoignage. L'épilogue, lui, est empreint d'une tonalité élégiaque. Seuls ceux qui ne connaissent que le versant éruptif de Nabe seront surpris.
[...]
M. L.
Marc-Édouard Nabe, L'Homme qui arrêta d'écrire, Chez l'auteur, 2010, 686 pages (28 €). À commander sur le site internet http://www.marcedouardnabe.com
| < Précédent | Suivant > |
|---|

Sur Nabe 


