Entre un article pas inintéressant mais scolaire de Raphaël Juldé (qui aurait au moins pu ne pas passer sous silence sa propre expérience de diariste puisqu'il y donne du "nous"), un tissu d'inepties de plus de Cormary (selon qui Nabe aurait arrêté d'écrire son journal quand il devint père) et une pertinente chronique de L'Homme qui arrêta d'écrire par Ludovic Maubreuil, lequel de ces trois texte Joseph Vebret, directeur éditorial du Magazine des livres, aura-t'il choisi de tronquer ?
Réponse ci-dessous.











Journaux d'écrivains de moins en moins intimes
Par Raphaël Juldé
Du jour où le diariste s'est mis à songer, au cours même de leur rédaction, à la postérité possible de ses carnets intimes, le journal est devenu problème, ou tout du moins sujet de débat « Il faut écrire pour soi, affirmait Ionesco, c'est ainsi que l'on peut arriver aux autres (1). » Mais dans le cadre d'un journal, si l'on présage déjà de ses lecteurs futurs, écrit-on encore pour soi ? La perspective d'étre lu, le regard desautres, ne viennent-ils pas altérer la sincérité, dévier la spontanéité ? La part de l'intime ne se réduit-elle pas comme peau de chagrin à mesure que la date de publication du journal se rapproche de l'époque de sa rédaction ?
Loin de nous la prétention de répondre à ces questions puisque ces questions sont exactement l'enjeu du journal et de son auteur. Si l'on tient un journal, et un journal intime, il semble naturel d'y écrire toute la vérité, d'y exposer les mouvements de sa pensée et les petits faits du quotidien sans censure ni tabou. Le diariste se doit de rechercher sans cesse l'honnêteté absolue : son défi, c'est de traquer sans répit la partie la plus profonde de de son intimité, quand bien même son journal serait lu en temps réel. Mais la vérité est la planète la plus éloignée du système solaire : Ca aura beau s'en approcher avec la meilleure volonté qui soit, on en sera toujours à des milliers d'années-lumière. L'humilité du diariste, c'est de s'en contenter. Il existe des journaux de toutes sortes : certains auteurs vont très loin dans l'analyse de leur moi intime, d'autres savent rendre à la perfection les mouvements de leur époque, certains n'épargnent ni les proches ni eux-mêmes... Chacun de ces diaristes se forge sa propre idée de ce que doit être son journal : laboratoire d'écriture, épanchement quotidien, miroir d'une âme - chacun se forge sa propre idée de la « vérité » du journal intime.
Paul Léautaud considérait que c'était par la spontanéité de l'écriture, le premier jet sans correction ni refonte, qu'il touchait à cet idéal du vrai. « Quand donc pourrai-je oublier la « rhétorique » et ne plus faire malgré moi des phrases (2) ? »
Le journal intime de Marc-Édouard Nabe, au contraire, est d'un style très appliqué, chaque entrée pouvant presque se lire comme une nouvelle, une critique littéraire ou artistique... Chacun a sa propre conception du journal intime, et chacun pense que c'est la bonne. Et à chaque fois, c'est sans doute la bonne : ce genre littéraire est beaucoup moins figé qu'on ne le croit.
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Des éditions épurées
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Si le journal intime est le lieu du « premier jet », d'une écriture qui ne se soucie pas de plaire, ou qui ne devrait pas s'en soucier, puisqu'elle ne s'adresse à aucun lecteur, sa publication a d'abord été vouée aux modifications, aux améliorations - finalement, le fantasme d'un journal intime publié in extenso, dans sa vérité première, est très récent, et assumé par des écrivains comme Gabriel Matzneff, Marc-Édouard Nabe ou Renaud Camus...
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Le journal-feuilleton
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Le journal publié en feuilleton, sans devenir tout à fait une tendance, finit par faire quelques émules : on peut songer au Temps immobile de Claude Mauriac, au Journal de Julien Green, à celui de Charles Juliet, et bien sûr à ceux de Gabriel Matzneff, de Marc-Édouard Nabe et de Renaud Camus.
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Figer le temps
Les écrivains ne font pas seulement de leurs carnets des confidents, mais un miroir sans indulgence où se reflètent leurs doutes et leurs réussites, un instantané du quotidien qu'ils pourront retrouver, avec plus ou moins de bonheur, des années après. « Parfois je me dis que le journal c'est mon portrait de Dorian Gray », avait déclaré Nabe lors d'un entretien radiophonique en 1994...
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Marc-Édouard Nabe ne s'en cachait pas : « Le Journal me bouffe. Je veux arrêter avant de me voir vivre moins de choses pour ne pas avoir à les écrire (17). » C'est ainsi qu'après avoir publié près de quatre mille pages de journal intime qui n'embrassaient qu'une période de huit ans, il s'est résolu à brûler les dix dernières années de ses cahiers qui n'avaient pas encore été livrées au public... et même cet autodafé n'a pu se faire sans donner naissance à un monstre : un roman magnifique de huit cents pages, Alain Zannini, paru en 2002. La fumée du brasier génère encore de l'écrit.
Raccourcir le temps
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Renaud Camus, quant à lui, essaie comme Léon Bloy de ne pas laisser s'écouler trop d'années entre les faits et la parution du journal qui les relate. Un tel choix ne va évidemment pas sans risque : inutile de rappeler la ridicule polémique qui a suivi la publication de La Campagne de France il y a dix ans... Marc-Édouard Nabe, lui, veillait à ce qu'un dizaine d'années se soient écoulées avant que ne paraisent ses journaux : « le temps d'une prescription » ! La précaution, qui n'allait d'ailleurs pas sans quelque goüt de la provocation, était judicieuse, Nabe prenant un malin plaisir à nommer précisément chaque individu dont il parlait, et à les joindre à un index monumental qui tenait à la fois de la liste des opposants au régime nabien et du bottin mondain...
À un journaliste qui lui demandait en 1994 s'il comptait rattraper le retard, diminuer le décalage qui séparait le dernier jour écrit de la publication en volume, Nabe avait répondu : « C'est une sorte de fantasme. D'ailleurs ce n'est pas moi qui l'ai, d'autres personnes l'ont pour moi, mais je ne pense pas... A moins de publier son journal intime dans un journal quotidien, ce qui serait, pourquoi pas, une expérience intéressante pendant un temps, et qui permettrait d'ailleurs d'écrire sur ça dans un temps futur. »
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(1) Eugène Ionesco, Notes et contre-notes, Gallimard, 1966.
(2) Paul Léautaud, Journal littéraire, tome I, Robert-Laffont.
(14) Marc-Edouard Nabe, Kamikaze, Journal intime IV, Le Rocher, 7 août 1990.
(17) Marc-Edouard Nabe, op. cit., 23 mai 1988.
Nabe et Matzneff
Hélios et Saturne au jour le jour
par Pierre Cormary
« Certes, mon passé est la matière de ma création, comme la glaise est celle du potier, mais ici le mot passé est synonyme, non du mot mort, mais du mot vie, puisque, si l'on y réfléchit tout est passé, l'instant fugace où j'ai tracé la première lettre de la présente phrase ayant déjà basculé dans le passé avant même que j'en eusse écrit la dernière. Il ne s'agit donc pas d'une nostalgie stérile, d'une mémoire figée, mais au contraire d'un transport de piété amoureuse envers le Créateur qui m'a permis de vivre tout ce que j'ai vécu jusqu'à ce jour, d'une action de grâce. »
Gabriel Matzneff, ultime paragraphe des Carnets noirs 2007-2008
« Pour écrire un journal, il faut vaincre sa vie. »
Marc-Édouard Nabe, Nabe's dream
L'ennui, quand on commence à lire le journal intime d'un écrivain, c'est qu'on a tendance à ne plus lire que ça de lui. Genre littéraire mineur s'il en est, c'est l'un des rares dont on fait souvent son bréviaire. Et cela au risque que les autres productions de l'auteur, celles appartenant au genre dit majeur, comme le roman ou l'essai, paraissent secondaires. C'est que le journal d'un écrivain contient généralement l'ensemble de son œuvre à venir ou en cours - et à un état plus brut, plus immédiat, plus transparent, qui nous incite, peut être à tort, à nous exempter du reste, comme si une fois qu'on a touché au diamant, on peut se dispenser du collier. Cela est particulièrement vrai quand l'écrivain fait dans le roman autobiographique ou l'essai égotiste, comme c'est le cas avec Gabriel Matzneff et Marc-Édouard Nabe qui nous occuperont ici. La révélation que fut pour beaucoup d'entre nous la découverte de Cette camisole de flammes, puis un peu plus tard, celle de Nabe's dream. Certes, ils ne s'accordent pas toujours, le Russe blanc et le Marseillais jazzy [voir encacré], mais ils se complètent. D'un coté, le solaire, de l'autre, le saturnien. Celui qui éveille et celui qui réveille. Les deux seuls réellement maudits par l'intelligentsia et qui ont longtemps travaillé à l'enseigne de Jean-Edern. Maîtres en ferveur et en style. Inquiéteurs délictueux et délicieux. Diaristes de chevets, enfin.
On aura beau lire ensuite n'importe lequel de leur autre livre, et celà toujours passionément, on aura à chaque fois l'impression que tout ce qui n'est pas « journal » dans leur œuvre renvoie quand même au Journal. - et, de fait, apparaît comme un avatar de celui-ci. Non qu'Isaïe réjouis-toi, Ivre du vin perdu et les Lèvres menteuses ne soient trois romans magnifiquement écrits, et profondément émouvants, mais du fait que leurs « clefs » se trouvent dans Elie et Phaeton, La Passion Francesca et Les demoiselles du Taranne, l'appréciation de la littérature pure que l'on devrait avoir à leurs égards est un peu faussée. Au contraire d'un Flaubert, maître et complice de Matzneff, dont la géniale correspondance ne se substitue jamais aux romans géniaux (parce que même di « Bovary c'est [lui] », ce l'est de manière détournée, distanciée, déterritorialisée), les romans de notre Franco-russe préféré s'exposent toujours à être décryptées au vu de ses Carnets noirs. Si selon la fameuse formule « le style, c'est l'homme », il y a risque, dans le diarisme, que l'homme , tout styliste qu'il soit, prenne toute la place. Raoul Dolet, Alphonse Dulaurier, Nil Kolycheff, quoique parfaitement composés sont trop Matzneff lui-même pour être des personnages de roman crédibles _ c'est à dire derrière lesquels on oublie l'auteur. Quel intérêt aussi à passer au « il » quand le « je » est tellement plus séduisant ? La force d'un journal, c'est l'intimité partagée, l'intimité pour tous. Mais la faiblesse de l'intimité, c'est qu'elle rend indifférent à tout ce qui n'est pas elle.
Nabe, lui, n'a pas besoin du « il ». A l'instar des quatre tomes de son Journal, ses romans sont de furieux « je ». Qu'il fasse mine d'être mort dans Je suis mort ou double dans Alain Zannini (où son identité devient le sujet de sa signature), ou qu'il faigne d'arrêter d'écrire dans L'Homme qui arrêta d'écrire n'étant rien d'autre que les tomes quatre, cinq et six de son immense et crucifiante saga mémorielle... et du reste se lisant comme tels.
La vérité du temps
Bien entendu, il y a chez l'un et l'autre l'ambition de se faire eux-mêmes livres vivants. Le Nabe's dream, c'était le moment où tout commençait à devenir entièrement littéraire pour son auteur, où la célèbre formule de Proust selon laquelle la vraie vie est la littérature se réalisait à la lettre - ca qui na laissa pas d'inquiéter. Car au delà des dégats affectifs et relationnels que causa le Journal dans l'entourage de l'Inch'allahste, l'on finit par se demander si l'entreprise d'écrire (et de publier) sa vie en direct ne serait pas une façon trop littéraire, artificieuse, programmatique, d'envisager celle-ci - en fait de la conjurer. Le Journal de Nabe, c'était la gageure démentielle de faire coller la volonté de représentation (comme aurait dit le schopenhauerien Matzneff), d'inscrire la vérité du temps dans le temps de la vérité, d'écrire au présent son passé, son présent, et son futur !
On se rappelle de ce fabuleux passage du vendredi 14 septembre 1990 dans Kamikaze où Nabe, apprenant qu'Hélène, sa femme, devra, par ordre médical, accoucher de leur garçon le 18 septembre et non le 19 (soit la date de l'apparition de la Vierge à la Salette, qui compte tant pour lui), en fut à espérer que l'accouchement pouvait durer quinze heures juste afin que la tête de leur fils ne fasse son apparition que le 19 septembre à minuit se confonde avec celle de la Vierge du 19 septembre 1946 [sic]. Ce qui bien entendu, n'arriva pas, la vie n'acceptant pas comme ça d'être une expérimentation de la littérature, un otage de la symbolique intime des gens ; la vie, sadique à souhait, étant, quoi qu'on fasse, toujours en avance sur l'écriture - même celle, atomiste, de Nabe. Que de souffrances, donc, à vivre avant et pendant l'événement réel ; c'est à dire : que de choses encore non écrites à traverser ! « Dire qsu'il va falloir passer par là et pas plus tard que dans quatre jours. Si je pouvais être déjà quelques pages plus loin dans mon journal... », écrit-il alors douloureusement. Tant pis pour la Salette ! Hélène accouchera bien ce 18 septembre anti-historico-mystique, et donc objectivement plus historique et plus mystique pour elle, leur fils, et le fils devenu père, Nabe lui-même qui, revenu de sa mystique déprogrammée, nous donnera ce texte sublime de la naissance d'Alexandre, avec laquelle il clôturera le dernier tome de son journal intime connu. Nabe aurait-il cessé son journal intime pour son fils ? C'est ce que nous avons toujours pensé. Par amour et respect pour cet être venant de lui et qu'il ne pouvait décemment « clouer comme un papillon sur son liège » comme les autres, il fit sans doute ce saut dans le stade éthique, laissant pour une fois l'esthétique derrière lui et le religieux devant lui. Nabe ne pouvait être l'Abraham de son fils en le sacrifiant sur l'autel de son journal. « Ils croient tous que c'est amusant d'être un livre », écrivait-il déjà dans Nabe's dream. C'est quand l'homme devint père qu'il arrêta d'écrire... son Journal.
Le temps des aveux
Gabriel Matzneff, lui, s'est arrêté l'an dernier avec ses Carnets noirs 2007-2008, même s'il lui reste à mettre au propre ceux des années 1989-2006. A la différence de l'Enfonceur de clou qui ne nous épargne aucune de ses sessions mystico-existentielles, le Passionné shismatique préfère les effets de surfaces, le scintillement de l'être, l'épiphanie fugitive. Séducteur sans cesse séduit par la beauté du monde, il note l'instant présent, la découverte toujours plaisante d'une chambre d'hôtel, la chaleur ennivrante d'un soir d'été, le goût d'un sorbet délicieux, ou le ravissement de voir son dernier caprice érotique réalisé - tout cela évidemment entouré de citations latines ou patrististques. Comme son ami Cioran, il nous livre les termes d'une pensée ou d'une sensation plutôt que de nous en imposer le procès. Superficiel par profondeur (alors que Nabe serait plutôt profond par cruauté), il saisit avant tout ce qui suscite le désir ou l'amitié chez un être. Pour autant la mélancolie n'est jamais loin, l'envie d'en finir constante, la malédiction philopédique persistante. Divine scélératesse de cet adolescent qui n'a jamais voulu vieillir et qui s'est toujours cru toute sa vie Prince Eric dans Le Bracelet de vermeil (1) ! « Malgré les chevaux, c'est sinistre », note cet enfant gâté au premier jour de son journal. Lui aussi cherche à arrêter le temps. Mais à la différence de Nabe qui procède par de longs blocs de récits journaliers qui ne sont séparés que par des dates, le sien va de bribes en bribes, d'aphorismes malicieux en haïkus épicuriens, de décisions ascétiques (son poids toujours raisonnable et qu'il exhibe avec fierté !) en retombées abouliques. C'est alors le dégoût de soi, le temps des aveux, l'acceptations très éphémère il est vrai, de sa monstruosité. Et c'est là que toute la perversité du diarisme live se pose. « L'aveu » littéraire ne saurait en aucun cas être une preuve. On peut écrire que l'on fait des choses infâmes - ces choses infâmes, dès qu'elles sont écrites, renvoient plus à leur écriture qu'à leur infâmie. Celui qui tient un journal a beau jeu de tout dire puisqu'il sait que le journal brouille les pistes du littéraire et du réel, du réel et du légal. D'où sait-on que Matzneff cultive les passions coupables ? Seulement de ses écrits - et ces derniers, quel que soit leur caractère « choquant », n'ont en soi aucune valeur juridique, même s'ils se présentent sous la forme d'un journal intime. En avouant son fait, le diariste peut faire qu'un certain public se retourne contre lui - mais sans avoir pour autant la possibilité que l'on fasse de son journal une attestation objective de ce dont lui-même s'ammuse à s'accuser ! Au pire peut-on l'inquiéter pour « immoralité littéraire », ce qui, on le sait depuis Flaubert, profite plus à l'écrivain qu'à lopinion publique, mais quant à en faire le suspect véritable des situations qu'il a mise en scène en vue de les publier, c'est ce qu'on ne peut. Equivocité fuyante, forcément irritante, et par là même fascinante, du journal qui prétend à la vérité sans qu'on puisse la vérifier.
Au fond, on ne peut répondre à un journal que par un autre journal. Ainsi attend-on toujours celle des nombreuses petites amies du beau Gabriel qui passera un jour à l'acte en publiant le propre journal de ses aventures avec lui. Imaginez ! Une « contre Passion Francesca ». Une « contre-attaque demoiselles du Taranne ». Une offensive de carnets roses contre les Carnets noirs ! Imaginez, par exemple, ce qu'une Gilda, la frémissante héroïne de ces derniers, tellement prise à partie et parfois sans ménagement (c'est une litote et une métaphore) pourrait raconter de lui ? Pour sûr, ce serait gratiné !
(1) Premier épisode de la saga du Prince Eric de Serge Dalens, publié en 1936, dans la collection « Signe de piste », et cité au tout début de Cette camisole de flammes.
Encadré :
Au fait, que pensent nos deux diaristes l'un de l'autre ?
Matzneff, toujours charmant :
« Nabe est honni pour ses idées politiques incorrectes ; moi, pour mes mœurs dissolues. Telle est du moins l'apparence. La réalité est que ce qu'on ne nous pardonne pas à Marc-Édouard et à Bibi, c'est notre liberté d'esprit, notre franc-parler, notre courage et, last but not least, notre talent. Si nous n'étions pas d'aussi brillants et fervents serviteurs de la langue française, si nous n'écrivions pas les livres que nous écrivons, nous irriterions infiniment moins.
Ce qui nous différencie, Nabe et moi, c'est la passion qu'il a de la vie littéraire, pour le gendelettrisme, pour les intrigues et les querelles de notre conventicule germanopratin. Son journal en est plein, c'est chez lui une véritable obsession. Moi, de tout ça, je n'ai rien à foutre ; ça n'occupe quasi aucune place ni dans mes pensées, ni dans ma vie quotidienne, ni dans mes carnets noirs.
Il ya aussi chez Nabe, un fond de nervosité agressive, tracassière, qui parfois donne à penser qu'il n'aime personne, pas même ses amis ; pire, qu'il ne s'aime pas lui-même. »
(Carnets noirs, pp. 448-449)
[Voir ici la suite de cette version tronquée.]
Nabe, toujours cassant :
« Quant à son journal, c'est bien fainéant. C'est plus facile de dire qu'on a baisé une gamine que de reproduire un dialogue entre Benoït-Meschin et Arno Breker auquel on a eu la chance d'assister... Matzneff, c'est le type qui aurait vu Céline et qui, le soir, aurait inscrit sur son carnet : vu Céline. Pas rasé. Il nous a tenu le crachoir pendant une heure. Passionant. »
(Tohu-Bohu, p. 1473)
Nabe, le retour
par Ludovic Maubreuil
[Version tripatouillée par Joseph Vebret. Voir plutôt ici, ici, ici, ici et là.]