Fabrice Vigne, c'est l'archétype du type qui a perdu son temps à écrire une chronique qui gâchera le vôtre à la lire : impressionnisme de lecteur pas impressionné, distribution aléatoire de bons et de mauvais points, affirmations oiseuses voire fausses, coquilles sur les noms des morts à la fin d'un paragraphe dans lequel il relève que Nabe n'en fait que sur ceux des vivants, etc. Si au moins cet article avait été écrit avant que ce site ne publie des études sur L'Homme qui arrêta d'écrire, on aurait pu à la rigueur préférer s'en foutre et se passer de ce commentaire. Mais certaines études sont déjà mises en ligne depuis plus d'un mois. S'il avait pris le temps de les lire comme il prétend dans son texte l'avoir pris pour s'arrêter sur la démarche de Nabe, il aurait eu trop honte de le rendre public. Aucune raison désormais pour que les négligents bénéficient de notre indulgence.
Lire dans le contexte originel
Excellente, cette purée
Marc-Edouard Nabe est un cas, fort édifiant pour le Fond du Tiroir – il a déjà été cité dans un article antérieur, mais à la volée. Prenons le temps de nous arrêter sur sa démarche et, surtout, de lire son livre.
« Écrivain prometteur » et emmerdeur dès les années 80, Nabe aura publié 27 livres ici et là (Le Dilettante, Gallimard, Le Rocher, Denoël) avant de se retrouver brutalement sans éditeur, faute de franc succès et d’aptitude au compromis. Il clame alors sur tous les toits qu’il arrête d’écrire… On le croit dépressif, il pète de santé. Il attend son heure… En réalité, il écrit en douce une somme colossale (694 pages), une « autofiction » d’un genre spécial, un roman où il invente ce qui lui serait advenu s’il avait réellement cessé d’écrire. Début 2010, il publie ce 28e pavé intitulé L’homme qui arrêta d’écrire en auto-édition, ou plutôt en anti-édition selon son coquet néologisme, en rupture radicale avec le milieu littéraire et ses maillons : pas d’éditeur, pas de services de presse, pas de librairies, pas de promo, pas de diffuseur, pas de bibliothèques, visibilité zéro… Le livre, courageuse aventure individuelle mais aussi symptôme de la crise (partout-partout) du monde de l’édition, court-circuite tous les réseaux et se vend directement du producteur au consommateur de viande : il est exclusivement en vente sur le site de l’auteur et dans la boucherie de son quartier. Plusieurs milliers d’exemplaires, en trois tirages successifs, se sont écoulés par ces deux filières (on ne connaît pas le chiffre, ni en gros ni en détail, des exemplaires vendus en boucherie).Autant dire que ce livre se mérite. Pour le lire, il faut en avoir envie. J’ai eu envie. Je me suis frotté cet été à cet étrange objet. Ouf. Il y a de quoi faire. J’en sors, encore un peu étourdi.
L’incipit est un brillant paradoxe : Nabe arrête d’écrire. Que lit-on, au juste ? Ce qu’il pense ? Il sort de chez lui, prêt, pour la première fois depuis des lustres, à découvrir le monde sans avoir à l’écrire, gratuitement en quelque sorte. Et il nous donne à lire tout ce qu’il n’a pas écrit, soit un panorama à visée exhaustive du mode de vie d’aujourd’hui, en une folle semaine, sept jours d’exploration de Paris, et presque autant de nuits blanches. Dans le désordre : les grands magasins, les défilés de mode, l’ANPE, la sociabilité par téléphone portable, la mort de la Cinémathèque de Langlois, la blogosphère, les greffées du visage, le Grand Louvre et ses franchises, les pèlerinages Lady-Di sur le pont de l’Alma, les boîtes à partouzes, les néo-babas vivant en yourte et en communauté, le cinéma de Bollywood, les jeux en réseau, les arrestations policières arbitraires, l’art contemporain, Jack Bauer, le théâtre subventionné, les nouvelles tendances culinaires, les sites de rencontre, la téléréalité, les cinglés de la théorie du complot, l’économie parallèle, la fin de la presse payante, la sexualité 2.0, la musique électro, l’enfer de Dante, les Champs Elysées au petit matin, la virtualisation à tout bout de champ, j’en oublie forcément et des pas mûres, c’est presque trop. Nabe, Candide vachard, bouffonne tous azimuts, parfois en laissant ses marionnettes se chamailler entre elles et en se contentant de manger ce qui se trouve dans son assiette. « Excellente, cette purée ». Mais lorsqu’on le pousse un peu, le Nabe devient volontiers bavard et déploie des idées esthétiques non conventionnelles, parfois très stimulantes. En gros, son crédo, c’est que l’art (le vrai) est l’ennemi de la culture (le faux).
Il est, dès lors, sans pitié dans sa satire des petits mondes de la « culture ». Les noms des morts sont intacts, ceux des vivants sont systématiquement altérés d’une lettre, c’est dire si nous sommes dans un roman. Défilent ainsi, lorsqu’est abordé (à l’abordage ! c’est le mot exact, et pas de quartier) le milieu littéraire : Houellebeckq (son ennemi intime, comme on le sait par un autre livre), Angos, Solers, Asouline, Bégaudau, Alexandre Jardain, Beigbeidé, Bernard-Henry Lévit, Olivier Adan, Jean-Philippe Blondelle, et des douzaines d’autres. Exceptionnellement, une personnalité trouve grâce à ses yeux (Julien Dorré avec qui il discute de son grand-oncle Gustave ou de Duchamps, Florence Aubenats, Alain Delons…), mais vu le statut de tricard que le bonhomme se trimbale, on se demande s’il est valorisant pour eux d’être reconnus du même bord… Pour tous les autres, c’est le grand casse-pipe du wouzwou.
On suit Nabe dans ses déambulations parisiennes, on profite du voyage et on choppe au vol quelques gourmandes références littéraires. Ainsi, dans l’échoppe d’une couturière sise près d’un lieu jadis habité et hanté par Lautréamont, Nabe admire la machine à coudre Singer et nous gratifie de cet amusant dialogue, « rencontre fortuite » :
- Que fait ce parapluie dessus ? demandè-je.
- C’est rien, c’est un client qui l’a oublié, un jeune du quartier avec un accent pas possible du Sud-Ouest.
- C’est là que tu opères ?
- Oui, c’est ma table de dissection en quelque sorte…
On achoppera sur quelques longueurs cependant, un peu de lassitude est peut-être fatal dans ce jeu de massacre perpétuel, chacun selon ses centres d’intérêt – quant à moi j’ai fini par bâiller pendant les scènes où il dézingue les pipoles de la télé, du show-biz ou du journalisme (la scène la plus lourde et la plus science-fictionesque du livre mettant en scène le dernier soubresaut du cadavre de la presse parisienne, sous la forme d’une ultime conférence de presse réunissant toutes les signatures prestigieuses de ce milieu en voie de disparition, toutes plus ridicules les unes que les autres) : ces gens de média ne me sont tellement rien que leurs parodies ne me sont pas grand chose.
Plutôt que de ces satires parfois interminables, je fais en revanche mon miel de la pâte onirique de nombreux passages où le temps se dilate, de l’étrangeté de pages qui parviendraient presque à se faire passer pour réalistes mais qui ressemblent confusément à des rêves éveillés, des états seconds tissés de fragments perdus, communs ou bien relevant de la stricte vie privée de Nabe – comme quand, vers la fin, il rencontre sa mère, puis son fils… Au fond, tout le livre est un rêve. Nabe rêve qu’il a arrêté d’écrire. Mais ne le comprend que lorsqu’il se réveille, c’est le principe.
L’une des premières scènes rêve ainsi le passage du précieux manuscrit de Voyage au bout de la nuit entre les mains d’un technicien qui le scanne sans le lire (la matière culturelle, dévitalisée, ne fait plus que traverser des tuyaux numériques) puis celles de quelque collectionneur fétichiste… Les références à Céline sont innombrables (la traversée de Paris par une petite bande baroque et déchaînée évoque Normance, les descentes hystériques dans les cabarets interlopes rappellent le Touit-Touit Club de Guignol’s Band, et surtout le mystérieux Jean-Phi Bouchard réapparaît périodiquement comme un double inversé du narrateur à la manière exacte de Robinson dans le Voyage), et on comprend bien que Nabe a voulu écrire ici « son » Voyage, soit une traversée du monde contemporain en transe solitaire.
Et certes, voilà une somme ample, ambitieuse, qui prend le parti de saisir toute son époque (sans le moindre passéisme : Nabe trouve les jeunes incultes mais les préfère pourtant aux vieux « cultivés »), mais qui n’est tout de même pas au niveau de son modèle. L’homme a du souffle, indéniablement, mais sur la durée il commet (comme la plupart des écrivains, j’imagine) certains passages superflus et redondants qu’il édite pourtant, il tourne en rond au risque de se répéter… Ex : p. 110 « Clémentine n’a pas l’air choquée par ce que je raconte. Tiens, j’ai une copine. Je m’en aperçois à l’instant. C’est bien la première fois depuis longtemps. Moi qui ne cultivais pas les relations sociales, c’est le moins qu’on puisse dire. » Puis, p. 151 : « Il est drôlement dur avec vous, me dit Zoé, votre ami. C’est vrai. Elle a mis le doigt dessus, pas sur sa dureté mais sur son amitié. J’ai un ami. Je m’en aperçois à l’instant. C’est bien la première fois depuis longtemps. » Si ce livre avait été édité par un éditeur plutôt que par son auteur même, celui-ci eût-il laissé passé telle redite ? Un éditeur, c’est parfois utile, finalement… (Est-ce moi qui parle ainsi ? Ah, oui, tiens, c’est moi.)
Ce qui me gène le plus dans « le Nabe », personnage que s’est créé Nabe, son alter-ego littéraire et tête à claque, ce n’est pas tant sa potacherie de sale gosse quinquagénaire (à un moment donné, il achète un lot de farces et attrapes ineptes qu’il dilapidera pendant tout le reste du roman, en terroriste du coussin péteur) ; ce ne sont pas non plus ses provocations politiques, là encore Céline a fait tellement pire et mieux (pour mémoire, on peut lire ici et là que Nabe s’est fait étiqueter anarchiste de droite suspect d’antisémitisme, puis d’extrême gauche suspect de sympathies pro-arabe… essentiellement, il aime se faire détester) ; c’est en fin de compte qu’il pose un peu trop à l’écrivain de génie – les scènes finales avec la jeune fille de ses rêves, qui l’admire éperdument, en sont pénibles de complaisance, quoiqu’on les lui souhaite inspirées de faits réels. Or, il n’est pas un écrivain de génie, il est seulement un bon écrivain, ce qui doit être pour lui très humiliant. Son livre n’est pas désopilant, il est juste humoristique ; il n’est pas bouleversant, il est juste parfois touchant ; il n’est pas lyrique, il livre juste à l’occasion une belle comparaison ; etc. S’il mérite d’être lu ? Sans doute, comme des dizaines d’autres livres platement disponibles en librairie. Rien de génial. Reste le geste. Voilà 700 pages d’émancipation, de liberté farouche, voilà un geste, d’une irréductible beauté.
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