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François Boisrond - Petits riens et Presque Tout

Genre : Préface
Titre de la préface : Le courage de la fraîcheur
Editeur : Fondation d'entreprise COPRIM
Date de parution : novembre 1996
Nombre de pages : 63 (29 pour la préface)


Extrait de la préface

Contrairement au jazz et au cinéma, la peinture n'est pas morte. Elle est, comme la littérature, appelée à ne jamais mourir car elle est plus vieille que les autres arts. Elle a franchi le cap de la mort. Tant qu'un peintre aura envie de voir le monde par ses yeux et pas par les yeux des autres, il y aura de la peinture. II y aura toujours de la littérature tant qu'un écrivain écrira quelques mots, seul dans son coin, comme puni.

Ce siècle fut plein de merveilles et de conneries. Les conneries, ça continue, les merveilles se font plus rares. Même dans l'avant-garde, il y a eu des merveilles. Pourquoi les abîmer en les copiant ? De tous temps, les contemporains ont copié la modernité du passé parce qu'ils ne savaient pas être modernes dans la modernité du présent.

François Boisrond ne peint pas pour se moquer de la peinture. II ne rajoute pas cette insupportable ironie de l'artiste contemporain qui, en un clin d'oeil bien appuyé, montre qu'il n'est pas dupe de la "ringardise" que représente le geste de peindre aujourd'hui.

Naïf ? Par rapport à un pop artiste, François Boisrond est aussi naïf que Maurice Utrillo, c'est vrai, mais par rapport à Utrillo, Boisrond n'est pas un pop artiste : c'est tout ce qui compte. Si Utrillo punaise sa carte postale à son chevalet, c'est pour la transformer en peinture. "Yvon" devient son horizon. II peint sur le motif de la carte postale, pas sur le motif du "cliché". Voilà une subtilité conceptuelle qu'on ne s'attend pas à trouver chez ce vieux montmartrois éthylique qui peignit, en tremblant entre deux prières à Jeanne d'Arc, quelques une des toiles les plus fraîches de son temps.

La fraîcheur, aujourd'hui, c'est le vrai courage. Boisrond n'en manque pas. Voilà pourquoi c'est un peintre du premier degré. Il ose peindre avec cette gaieté qui s'oppose fraîchement aux ricanements de tant de mauvais artistes déguisés en anti-artistes. Boisrond, lui, y croit. Il n'est pas incrédule, il ne contourne pas les problèmes, il ne les détourne pas non plus, et, aux fausses questions que son époque sans cesse lui pose ("pourquoi peindre ?", ""à quoi bon peindre avec de la peinture ?" ou encore l'ignoble "que peindre ?"), François Boisrond répond, comme tous les bons peintres l'ont fait avant lui : "ce que j'ai sous les yeux".

Son monde est le nôtre, strictement, mais vu de la fraîcheur, c'est à dire de ce poste stratégique parfait pour un artiste qui a le courage de peindre ce que tout le monde voit et que personne ne veut regarder. Une voiture, un parking, une machine à laver, un sèche-linge, rien n'est assez laid pour la fraîcheur de Boisrond. La salle de "spectacle" d'un Club Med ou bien la salle africaine du Musée de l'Homme sont traitées de la même manière. Peu d'artistes osent peindre avec beauté les choses horribles. Ils préfèrent tous peindre l'horreur que leur procure l'idée de peindre éventuellement ces choses. Quelle lâcheté ! Les contemporains de Caillebotte devaient trouver idiot ou bien banal qu'il peigne des vélos, des chapeaux claques et des parapluies. Boisrond a raison de peindre l'uniforme bleu d'une contractuelle, le ciré jaune d'un ouvrier ou la salopette verte d'un balayeur.

C'est souvent parce qu'ils n'arrivent pas à peindre ce qu'ils voient que ceux qui ne voient rien peignent autre chose, c'est à dire pas grand chose. Voilà pourquoi, depuis trente ans, il n'y a que des peintres qui, après avoir bien montré qu'ils ne peignaient rien, en sont arrivés à ne rien peindre du tout, comme si ne rien peindre du tout ce n'était pas encore de la peinture, et de la mauvaise. Boisrond osant peindre un arbre, non pas seulement après Corot, mais également après Duchamp qui, lui, ne pouvait pas ou ne savait pas (on ne pourra jamais savoir) en peindre, voilà le courage. Aujourd'hui, il faut peindre malgré Marcel Duchamp, grâce à lui aussi car, sans Duchamp et sa charitable machinerie de dénigrement artistique rutilant d'intelligence et couinant de rire, aucun peintre ne se serait senti assez stimulé pour réagir contre. Ce salaud de Marcel a fait repartir la peinture rétinienne pour cent ans au moins ! Des dents pousseront aux poules le jour où les peintres comprendront ça. Mais que faut-il attendre qu'un peintre comprenne ?

Il n'y a pas de progrès en art, mais un artiste fait des progrès. Boisrond ne cesse d'être meilleur. Il peint de moins en moins d'images et de plus en plus de tableaux. Comme un écrivain qui commencerait par la ponctuation et qui maintenant fait des phrases. Le dessin de Boisrond ponctuait les choses. Son trait était un trait d'union. Tirets, parenthèses, guillemets, virgules, points, deux points, trois points, points d'exclamation, points d'interrogation sans le point (il ne reste que l'interrogation) : voilà ce qu'on peut écrire du dessin de François Boisrond. Une bouteille vide, elle est aussi vidée par son dessin, il n'en reste que le contour, juste ce qu'il faut pour qu'on l'identifie car c'est très important pour Boisrond, comme pour ses regardeurs, de pouvoir tout identifier. Je mets au défi quiconque trouverait un trait gratuit dans un dessin de Boisrond. C'est toujours quelque chose, c'est pas vert pour faire joli, c'est pas rond pour remplir l'espace, c'est un crayon, une boîte de conserve, un pied de chaise, le mât d'un petit bateau, la feuille d'une plante, le dos d'un livre, la cigarette d'une baiseuse.
« Le courage de la fraîcheur », p.7-11