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Interview de Franck Joannic, directeur des éditions de l'Abat-Jour par Marianne Desroziers

Les éditions de l’Abat-Jour, outre leur activité d’éditeur littéraire (publication en format numérique puis papier), propose aussi une revue en ligne et des nouvelles (à ce jour, celles de Lucien, Alexandre Solutricine, Paul Sunderland, Marie-Agnès Michel, Nicéphore Pétrolette et moi-même).
Petite interview informelle avec Franck Joannic, le jeune éditeur bordelais à la tête de ces éditions :
Je sais que les éditeurs n’aiment pas parler d’eux mais quel est votre parcours, en deux mots ?
Parcours classique d’un éditeur underground : j’ai grandi dans un cirque itinérant avant d’avoir une révélation en voyant une émission de Bernard Pivot sur un magnétoscope pirate en Lozère. Depuis, j’essaie de lire des romans qui tiennent la route, voire d’en publier.
Que pouvez-vous nous dire sur Nimzowitsch, l’auteur de « Tuer le temps », le premier roman que vous publiez ?
Le peu que j’en sais, puisque nous n’avons communiqué que par e-mail. C’est quelqu’un qui aime la littérature, qui semble se désintéresser d’à peu près tout ce qui est contemporain et qui ne se prend pas vraiment au sérieux. Ne le connaissant pas personnellement, il est aussi possible que ce soit un dangereux sociopathe égorgeant des chatons pour boire leur sang à ses heures perdues en écoutant du death metal norvégien.
Revendiquez-vous la dimension de critique sociale de ce roman : contre les institutions, la famille, l’Eglise, le travail ?
Sans vouloir parler au nom de l’auteur, je ne pense pas que ce soit le plus important dans le livre. Il m’a semblé que l’écriture était intéressante, et portait en elle une révolte profonde contre tout ce qui représente l’ordre et l’autorité, le conformisme, la pensée dominante. De là à parler de critique sociale…
Comment avez-vous connu cet auteur ?
Au moyen de la version high-tech du pigeon voyageur, l’e-mail. Quelques personnes savaient que je cherchais des textes, elles ont semé mon adresse ça et là et j’ai eu des retours encourageants. Parmi eux, Tuer le temps m’a paru le plus fort, le plus intéressant.
Qu’avez-vous pensé du manuscrit à la première lecture ? L’avez-vous fait retravailler son texte ?
J’ai apprécié l’originalité du propos, le style m’a paru à la hauteur par rapport à ce que j’attends d’un roman, ambitieux et féroce sans être ennuyeux pour autant. L’alternance inattendue entre les chapitres à la 1ère et à la 3e personne constitue, à mon sens, un des points forts du texte, qui attache l’attention du lecteur. Quant à la relecture et au travail de correction, cela a consisté essentiellement à raccourcir certains passages, à supprimer des redondances et à expliciter quelques scènes un peu obscures. Dans l’ensemble, le texte publié est très proche de celui que j’ai lu la première fois.
J’ai apprécié l’originalité du propos, le style m’a paru à la hauteur par rapport à ce que j’attends d’un roman, ambitieux et féroce sans être ennuyeux pour autant. L’alternance inattendue entre les chapitres à la 1ère et à la 3e personne constitue, à mon sens, un des points forts du texte, qui attache l’attention du lecteur. Quant à la relecture et au travail de correction, cela a consisté essentiellement à raccourcir certains passages, à supprimer des redondances et à expliciter quelques scènes un peu obscures. Dans l’ensemble, le texte publié est très proche de celui que j’ai lu la première fois.
Un mot sur Marie, l’héroïne atypique de « Tuer le temps », la serial killeuse à l’incipit …
Un mélange d’absence au monde dans les chapitres à la 3e personne, façon L’Etranger pour schématiser, et de délire nihiliste à la Patrick Bateman dans ceux à la 1ère, sans prétendre soutenir la comparaison avec Camus et Ellis évidemment. Le personnage est difficile à saisir, à la fois calculateur et imprévisible. C’est en tout cas un portrait de tueur comme je n’en avais jamais lu, mais je ne lis peut-être pas assez, j’ai la pupille fragile.
Quelle est votre ligne éditoriale ? Comptez-vous ne publier que des romans dans cette veine très noire et policière ?
Iconoclaste serait le bon adjectif pour définir ce qui m’intéresse. J’aimerais publier des romans inhabituels, étonnants, outranciers, totalement dans la fiction, sans nombrilisme ni petites histoires de la vie quotidienne. Je voudrais des grandes histoires, des épopées, de la fureur et de l’humour noir qui tache, des textes bizarres, aventureux, provocateurs, ce que les autres maisons d’édition refusent ou ne lisent même pas. Les textes publiés par la suite ne seront pas tous aussi noirs mais l’état d’esprit sera, je l’espère, identique ; quant au genre policier, tout dépend du texte, s’il y a une originalité, un décalage. Je ne pense pas que Tuer le temps soit un roman policier, dans la mesure où le point de vue des flics n’ait jamais évoqué et où l’histoire ne se concentre pas uniquement sur les meurtres, mais je n’en dis pas plus…
Avez-vous reçu beaucoup de manuscrits ?
Comment procédez-vous ?
Pas énormément en fait, et comme je suis exigeant c’est déjà un miracle qu’un texte m’ait assez plus pour que je le publie. Je lis tous les manuscrits que l’on m’envoie (
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) et je réponds en général dans la semaine, avec des commentaires précis, je l’espère pertinents, sur ce que j’ai lu. Je préfère les romans qui prennent le temps de développer leur intrigue, disons au-delà de 150 ou 200 pages, mais je réponds à tout.
Pourquoi souhaitez-vous diffuser vous mêmes vos ouvrages sans passer par les librairies ?
Que pensez-vous de l’expérience de Nabe ?
Et les Manuscrits de Léo Scheer ?
Tout simplement parce que je pense que passer par les librairies est difficilement rentable pour une petite maison d’édition, et que publier des textes en PDF pour une somme raisonnable, 6 euros en l’occurrence, me semble plus avantageux aussi bien pour moi que pour les lecteurs. En ce qui concerne Nabe, sa démarche de suppression des intermédiaires me paraît salutaire, pour faire une rime. Tout ce qui est atypique me paraît intéressant. Pour Léo Scheer, l’idée de donner à lire des textes gratuitement sans passer par un comité de lecture quelconque était intéressante, mais l’ensemble a viré, à mon sens, à un forum un peu cheap sans grand rapport avec la littérature et à la publication bâclée de romans inégaux.
Qu’est-ce qui vous distingue des autres maisons d’édition ?
Que reprochez-vous aux grandes maisons d’édition ?
Je ne reproche rien à personne, je suis d’une tolérance rare et d’une lâcheté sans nom. Je trouve seulement qu’elles prennent peu de risques et que s’il y a bien un domaine où l’on doit être imprudent, c’est en littérature. Moi-même, il m’arrive de jeter un œil aux inepties de MyMajorCompany Books pour me donner des sueurs froides.
Parlez-nous de votre prochaine publication.
Sous le doux titre de Crevez, charognes, il s’agira d’un thriller de science-fiction destroy aux allures de série B fauchée avec de la violence gratuite à toutes les pages, un peu d’argot et de beaux moments de bravoure. Rien que d’en parler, ça me donne envie de le relire.
"Tuer le temps" de Nimzowitsch est en vente au format PDF au prix de 6 euros sur le site des éditions de l'Abat-Jour depuis aujourd'hui.
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