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    Accueil Sur Nabe Blogs, Internet,etc. Assouline cite Nabe en exemple - La république des livres - 21 décembre 2010

    Assouline cite Nabe en exemple - La république des livres - 21 décembre 2010

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    Souvenirs effarés d’un Huron retour du Sarkozistan

    Ce petit livre est en passe devenir un phénomène à double titre. Pour son contenu d’abord. Avec un intitulé tel que Crise au Sarkozistan (93 pages, 10 euros), et une couverture reproduisant la photo officielle du chef de l’Etat avec drapeaux sur le côté et bibliothèque dans le paysage, mais le front ceint d’un pagri, turban comme en portent les Sikhs, on se doute bien qu’il ne s’agit pas d’une apologie de Nicolas 1er par son thuriféraire. C’est le récit, en quatorze brefs chapitres mordants et enlevés, d’un séjour dans notre pays par un étranger qui n’en croit ni ses yeux ni ses oreilles. Tout n’y est que corruption, concussion, népotisme, trafic d’influence, conflit d’intérêt, violations de la Constitution, espionnage de journalistes, atteinte à la présomption d’innocence, intimidations… On se croirait dans une république bananière, à ceci près que le pays, jamais nommé mais plutôt surnommé « le petit Etat voyou », se situe de toute évidence au cœur de l’Europe et non aux fins fonds de l’Afrique. Tout ce qui y est raconté est vrai puisque ce sont des faits bien connus de tous qui alimentent la chronique depuis deux ans (échantillon par ici). Les acteurs en sont le haut et le petit personnel politique. Parfois, la réalité rattrape la fiction, et l’actualité dépasse la satire ; ainsi lorsque, après avoir étrillé quelques grandes voix et plumes de la médiasphère, contant la main-mise de Christine Okrent sur France 24, chaîne dispendieuse que personne ne regarde, le visiteur conclut : « Comme les vieux ministres, comme les vieux journalistes, elle est éternelle ». Rien de moins sûr… Pour le reste, c’est cruel à souhait. Mais la réussite tient avant tout au ton, mélange d’humour et d’ironie qui sonne juste. Jamais agressif ni violent, même pas dénonciateur, d’une sérénité comme on en voit rarement dans les pamphlets, il démonte de manière implacable la logique et les mécanismes à l’œuvre au pays des sarkozis (entendez : les Français). Les grands patrons y sont présentés comme des « oligarques »(suivez son regard), les responsables comme des « hiérarques », le président comme « L’Homme fort », effet renforcé par les illustrations de Mor en regard. On sent que l’auteur avait deux livres à son chevet lorsqu’il a donné la parole à son Huron égaré au Sarkozistan : les Lettres persanes de Montesquieu et le 1984 de George Orwell.

    A propos, qui est l’auteur ? Il n’y en a pas. Mais on trouve un préfacier en la personne du journaliste Daniel Schneidermann, fondateur du site @arrêt sur images. Il ne faut pas être grand clerc pour deviner qu’il a tout écrit. Conscient que son émission de décryptage des médias sur France 5 lui avait aliéné beaucoup de monde sur la place, il avait déjà publié deux romans sous le pseudonyme de David Serge afin qu’ils ne souffrent pas de sa signature. Ce pamphlet lui doit beaucoup de toute évidence. Question de patte, d’esprit, mais aussi de réflexes : ici un passage sur Internet « le seul ennemi contre lequel le Pouvoir n’ait pas encore trouvé de discours convaincant, ni de parade efficace » ; là, à propos des rétrocommissions de l’affaire Karachi, une défense du juge Trévidic « un des rares juges indépendants de l’Etat voyou » sous la plume d’un connaisseur (il avait co-signé un livre-enquête sur les juges en 1992) ; là encore, cette fois sous la plume du dénonciateur de « l’effet d’emballement » dans Le Cauchemar médiatique (1993), une analyse impitoyable de la fausse car superficielle critique du système telle qu’elle se déploie chaque soir au Petit journal de Canal + : on y traite des scandales par le rire de dérision, selon « une marge de manoeuvre » qui fait illusion, afin notamment de protéger souterrainement « la caste contestée des journalistes vedettes, inféodés au régime ».

    Voilà pour le contenu de ce petit livre savoureux et ravageur. On dira que ce n’est pas le premier. Mais ce qui est nouveau, c’est qu’un auteur ayant pignon sur rue (son site revendique 30 000 abonnés), qui a déjà publié une dizaine de livres chez des éditeurs à réputation (Belfond, Fayard, Robert Laffont, Denoël, Stock, Albin Michel) se soit résolu à se passer d’eux. Il leur avait bien porté son manuscrit en octobre, mais comme nul ne pouvait le publier avant la fin de l’année ainsi qu’il le souhaitait, il s’est tourné avec un autre mode de diffusion. Il a donc fourni un tapuscrit au site Le Publieur.com qui en a assuré l’impression, la coordination et la diffusion, ce qui est sa vocation. Les droits ? Environ 40% pour l’auteur et le reste pour l’imprimeur, le routeur et le diffuseur. Le livre est sorti le 1er décembre. On cherche en vain les articles qui lui auraient été consacrés, mais @rrêt sur images lui assure sa publicité. A ce jour, en un peu plus de deux semaines, 13 000 exemplaires en ont été vendus par le biais exclusif et direct de Publieur et ce n’est qu’un début, nous a confirmé son directeur Jean-Marc Savoye. Car le livre ne se vend pas en librairie, n’y ayant pas été distribué. Nul n’empêche un libraire de se le procurer en bénéficiant de la remise habituelle pour le mettre en rayon ; mais vérification faite, moins de dix commandes de libraires ont été enregistrées. Il n’est certes pas le premier (voir le tiers livre et l’initiative de Marc-Edouard Nabe). Mais l’impact, le sujet, la rapidité, l’efficacité font que le cas vaut d’être médité.

    (”Huron post-moderne” photo de Mark Seliger; “Prise de tête” dessin de Jeffrey Fischer; “Keith-le-Huron” photo Steve Pike/ Getty Images; “L’Homme Fort” photo D.R.)

    Pierre Assouline