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    Lelitteraire.com - L'Homme qui arrêta d'écrire par François Xavier - 3 janvier 2011

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    François Xavier

    L'HOMME QUI ARRÊTA D'ECRIRE

    Décryptage

    Par François Xavier, le 3 janvier 2011

    Depuis Au régal des vermines (1985), qui lui avait valu une intervention musclée du courtisan Georges-Marc Bénamou sur le plateau d’Apostrophes, jusqu’au Vingt-Septième livre (2009, au Dilettante), Marc-Edouard Nabe n’aura eu de cesse de nous montrer l’autre voie, ce possible toujours oublié mais néanmoins présent, à l’instar d’Une lueur d’espoir (2001) quand, comme votre serviteur, il pensa, candide, que le 11-Septembre allait servir de catalyseur, renvoyant une certaine Amérique à sa suffisance et ouvrant une ère du pardon et du respect pour repositionner l’échiquier politique mondial. Mais il n’en a rien été. Nous furent "tous des américains", comme le clamèrent les grands médias dominants, Le Monde en tête, imposant cette stupide et déplacée minute de silence pendant que la CIA et les tortionnaires sionistes continuaient leur sale besogne à travers le monde...
    Alors Marc-Edouard Nabe fut définitivement banni et quand Jean-Paul Bertrand dut se résigner à céder les éditions du Rocher, la mensualité qu’il versait à son écrivain maudit prit fin. S’en suivi quelques envolées de prétoires qui donnèrent raison au plaignant qui récupéra l’intégralité de ses droits sur ses livres passés. Et comme le monde de l’édition le boudait, il s’en retourna à ses verts pâturages et cultiva son jardin, non à Ferney mais toujours à Paris où il cessa d’écrire pour hanter, avec sa loupe de Sherlock Holmes l’ethnologue, le monde tel qu’il est, une autre manière d’être écrivain, poète et prophète, mouche du coche et âme d’une société qui prend l’eau de toutes parts.
    Naquit une énorme masse de feuillets libres qu’il fallut bien ordonner. Un vingt-huitième tome s’annonçait mais hors de question de subir les affres d’un prétentieux et encore moins de s’agenouiller devant les coquins qui diffusent et distribuent l’ouvrage tout en s’arrogeant les deux-tiers du prix de vente. Quitte à faire un coup, qu’il soit d’éclat... Alors Nabe s’auto-publia comme le pied de nez ultime à un monde sclérosé et renfermé sur lui-même. Ce n’est pas nous qui lui donnerons tort, quand on voit les merdes que certains osent nous envoyer en service de presse.
    Alors, si vous voulez lire Nabe, il faudra désormais l’acheter sur son site ; et tous nous sommes traités à la même enseigne puisqu’il n’y a pas de service de presse : toutes les personnes qui ont parlé de son livre l’ont acheté ! Ce qui ne l’empêcha pas d’être finaliste du Renaudot 2010 et, une fois encore, une fois comme toujours dans l’histoire du monde, les grands rendez-vous se manquent neuf fois sur dix ; car lui décerner le prix aurait, toute proportion gardée, eut procurer une onde de choc comme pour le 11-Septembre dans ce monde sclérosé de l’édition qui continue à mépriser auteurs et agents et à imposer des contrats indignes dans lesquels l’auteur cèdent l’intégralité de ses droits à un vulgaire marchand de papier...

    En ce mois de janvier 2011, plutôt que de vous présenter les sempiternels bons vœux, nous préférons - et de loin ! - souhaiter un bon anniversaire à un livre qui a un an d’existence et en est à sa quatrième réimpression pour dépasser les dix mille exemplaires... Bravo !
    Pour un livre dont personne ne voulait, il y a de quoi se poser des questions : les lecteurs ne seraient donc pas tous des moutons ?

    Ce roman, qui est aussi une chronique endiablée, se lit vite car il coule comme une goulée d’eau fraîche dans une gorge craquante de la sécheresse intellectuelle contemporaine. Pris par la main dès la première page par un style de première main, l’on suit le narrateur qui vient d’arrêter d’écrire et qui se laisse tenter par la présence d’un jeune blogueur qui l’initie au monde des vivants. Il découvre une société dominée par l’argent et les people, gadgetisée à l’extrême (ah le magasin Colette, qu’elle découverte !) où la culture est instrumentalisée par le marketing, les journalistes et autres chroniqueurs mondains décérébrés, faisant et défaisant la tendance, redessinant les canons des normes que le troupeau suit aveuglément : pourvu qu’il ait l’ivresse !
    "Les riches bourgeois adorent « les réfractaires » morts, se sont leurs danseuses en cadavres qu’ils chouchoutent pour se faire pardonner leurs saloperies... Les grands artistes ne servent qu’à ça : devenir les alibis moraux des salauds de la postérité...
    "

    Dans la veine des grands moralistes du XIXe, Nabe est cinglant, drôle et insolent, cruellement cynique et parfaitement décadent tout en nous rappelant l’essentiel. Se laissant porter de la cinémathèque qui ferme au Baron qui fait et défait les nuits parisiennes, le narrateur (re)découvre tel Levis Strauss ces hordes d’humains laissés à eux-mêmes qui improvisent avec les moyens du bord (Internet notamment) les astuces pour survivre face à un avenir voué au chômage de masse.
    Car, sans mettre l’art au centre de la société, sans place pour l’amour du beau, l’homme se meurt. Or, dans une société axée sur l’individualisme poussé à l’extrême, le libéralisme économique et l’égoïsme transcendantal il ne reste que les yeux pour pleurer... Pousser la porte d’une galerie d’art contemporain donne à vomir tant l’on prend l’individu pour un idiot. Marcel Duchamp, dont Nabe est un défenseur acharné, doit rire jaune de voir ces escrocs s’enrichir sur le thème de la création artistique en offrant au spectateur un frigidaire, des plaques de verres renfermant une goutte de sang, un homard suspendu dans la galerie des glaces ou un chien en ballons fuchsia trônant devant un palazzio sur le Grand Canal... "Sur le fumier du Bien, l’art, pousse les fleurs du Mal, le fric. Se masturber sur les suicidés de la société, tel est le pied des friqués esthétisants...
    "
    Fort heureusement, l’on rit beaucoup dans ce portrait à l’acide de l’Occident du début du XXIe siècle, jaune parfois mais surtout de bon cœur tant le style, les mises en situations et les jeux de mots de Nabe sont efficaces. Cela ne s’appellerait pas talent, tout simplement ?

    Pour bien débuter l’année, osez l’inconvenance... et régalez-vous. Merci, monsieur Nabe, et bon vent pour la suite... Car il y en aura bien un vingt-neuvième, n’est-ce pas ?