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    Thelonious Monk par Marc-Édouard Nabe

    So Jazz - 15 février 2011


    Thelonious Monk par Marc-Édouard Nabe - So Jazz - 15 mars 2011Thelonious Monk par Marc-Édouard Nabe - So Jazz - 15 mars 2011

    Thelonious Monk par Marc-Édouard Nabe - So Jazz - 15 mars 2011Thelonious Monk par Marc-Édouard Nabe - So Jazz - 15 mars 2011

    Thelonious Monk par Marc-Édouard Nabe - So Jazz - 15 mars 2011Thelonious Monk par Marc-Édouard Nabe - So Jazz - 15 mars 2011Thelonious Monk par Marc-Édouard Nabe - So Jazz - 15 mars 2011

    Thélonious Monk

    L'écrivain, passionné de Jazz, voue un culte au pianiste, au personnage : "Monk, le plus grand des philosophes"

    Marc-Édouard Nabe - Extraits du livre Au Régal des Vermines (droit d'auteur Marc-Édouard Nabe, 1985)

    Note alainzannini.com : extraits p. 64-67 , édition Barrault.

    Interview de Marc-Édouard Nabe

    Vos premiers souvenirs de Thelonious Monk ?
    J’écoute sa musique depuis que je suis né, mais mon premier grand choc remonte à 1972, lorsque je l’ai rencontré à l’Olympia. Art Blakey me l’a présenté. J’étais jeune, j'avais 13 ans mais j'étais déjà fasciné par Monk. Dans notre maison, j’avais poussé mon père à coller sur le plus long mur du salon une photo immense de Monk, signée Jean-Pierre Leloir. Les parents de mes copains d'école, quand ils venaient rechercher leurs gamins, nous demandaient qui était cet énorme Noir. Un chef d'État africain ? Un Martien, plutôt !

    Pourquoi Monk plutôt qu’un autre jazzman ?
    Parce que, parmi les plus grands, c'est celui qui me touche le plus. Certains perdent leur temps à découvrir de « petits bijoux » chez des seconds couteaux, moi je ne cesse de gravir et regravir les sommets. Monk est l'un des plus hauts. Sur le plan harmonique et mélodique, il écrase tout. Il pourrait paraphraser Céline: « Je joue pour rendre les autres inécoutables. »

    Avec un style pas forcément immédiatement accessible ?
    Si. Pour moi, son style a toujours été une évidence. Il est dans une logique qui fait peur. Chaque note est imprévisible, hésitante à force d'autorité, mais tout est clair. Et chaque accord trouvé sur place comme de l'or est un choc sonore, et je dirais même visuel. Vous succombez sous la beauté d'une telle lumière.

    En quoi Monk vous intéresse-t-il toujours ?
    Pour moi, il continue à vivre et à jouer par tous les nouveaux documents qu'on me déniche régulièrement. Notamment mon ami Jackie Berroyer. Comme ce concert où il joue deux morceaux avec l’orchestre de Duke Ellington, en 1962. On prend conscience de l’affection de Duke pour Monk qu'il appelle « frère Monk ». Les musiciens sont enthousiastes,eux aussi, de le voir débarquer sur scène. Le batteur est alors Sam Woodyard, que j’ai connu, le meilleur qu’ait eu Duke Ellington. Deux de mes idoles réunies dans cet instant. On a aussi retrouvé un concert de Monk à Berlin, filmé en 1969, où il joue seul.

    Cette passion pour Monk a-t-elle écrasé votre intérêt pour ce qui a suivi dans le jazz ?
    Non, j'aime et connais tout le jazz, de Jelly Roll Morton à Maceo Parker, mais musicalement et pianistiquement, personne n’a pu suivre Monk. Un peu Cecil Taylor peut-être. Pour les pianistes, c’est infaisable. Il faut un tel poids dans le corps et dans la tête, une telle histoire derrière soi, une telle audace. Il joue sa liberté à chaque solo, qui en est capable ? On dirait qu'il se met en prison lui-même, pour le seul plaisir de se libérer. J’ai découvert dans les archives de l’INA, un concert donné par Monk dans la ville d’Amiens, en 1966. Il y a une version de « Round Midnight », prise sur tempo rapide. On frôle la rumba. C’est un thème qui n’a cessé de l’inspirer.

    Ce travail incessant de ses propres compositions, c’est aussi caractéristique de son approche ?
    Ses morceaux sont parfaits, pourquoi les négligerait-il ? Un peu comme les pièces majeures des classiques, « Le Boléro » de Ravel ou « La Mer » de Debussy, sont sans arrêt joués. Karajan a approfondi les symphonies de Beethoven toute sa vie. Là c'est encore mieux, c'est le compositeur lui-même qui vous les rejoue sans cesse. Quand on écoute de près ses différentes versions, on voit qu’il creuse chaque fois ses idées un peu plus profondément. Steve Lacy racontait avoir vu Monk tous les soirs au Five Spot avec Wilbur Ware à la basse et Shadow Wilson, un génie méconnu de la batterie, et Coltrane au ténor. Chaque fois, la musique était totalement nouvelle. Mais Monk a aussi joué des thèmes qui ne sont pas de lui, et il est grandiose : en 1954, dans « More Than You Know », avec Sonny Rollins, il se lance dans un long solo très élaboré. Ses improvisations sont très construites. Comme toujours chez les grands, ils ne se contentent pas de « passer » les accords, ils échafaudent des choses et, à la fin, vous vous apercevez que ce sont des cathédrales.

    Le personnage romanesque vous a conduit à étudier sa vie ?
    Tout ce qu'on peut savoir de lui m'intéresse. Il a quelque chose de religieux. Dans sa façon de s’habiller, de bouger, de parler en marmonnant et grognant comme un moine orthodoxe. Il m’a toujours fait penser aux derviches tourneurs, par cette manière de se mettre en transe, seul. Vous remarquerez qu'il tourne toujours à la vitesse d'un microsillon.

    Vous l’évoquez comme s’il faisait encore partie de votre quotidien ?
    C’est exactement ça. Je vis dans une actualité monkienne très forte. Le jour où est sorti l’album Thelonious Monk Quartet With John Coltrane At Carnegie Hall, j'ai vécu pendant plusieurs semaines avec lui. Cet enregistrement est formidable, d’autant que mon père y a assisté et a pris des photos ce jour-là, en novembre 1957. Dont une où l’on voit Monk avec Shadow Wilson. Malheureusement, les éditeurs de ce cd, en Amérique, ignoraient que quelqu’un ici, avait des images pour illustrer ce concert. On va découvrir d'autres choses encore. Je ne désespère pas qu’on mette un jour le son sur cette photo célèbre de Monk avec Charlie Parker, Mingus et Roy Haynes à l’Open Door, en 1953, où on le voit en pleine extase.