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Quatre livres de Marc-Édouard Nabe : 1. L’homme qui arrêta d’écrire
L’homme qui arrêta d’écrire est le dernier ouvrage de Marc-Édouard Nabe, paru en 2010. La nécessité de commencer par la fin de son œuvre qui compte maintenant vingt-huit livres est justifiée par plusieurs raisons : c’est une pierre angulaire dans l’évolution de sa prose : il y aura clairement un « avant » et un « après »-L’homme qui arrêta d’écrire. Ensuite, c’est le plus facilement accessible, car disponible en document PDF et encore commandable sur son site internet, car c’est ce qui fait la particularité de Nabe : c’est un des rare auteurs à avoir refusé le système d’édition et de distribution de la littérature traditionnel, et de ce fait il édite et distribue lui-même ses livres depuis que son éditeur l’ait remercié. Impossible donc de trouver un Nabe en librairie aujourd’hui ! Et les autres romans dont je vous parlerai ensuite ne seront que ceux que j’ai trouvé à la bibliothèque des Chiroux-Croisiers, à Liège. Ultime raison, c’est un livre qui parle, non seulement de l’auteur lui-même, mais de cette récente démarche plutôt atypique, car il évoque un homme, Nabe, qui aurait arrêté d’écrire à la suite de son remerciement par les éditions du Dilettante. Enfin, comme dans chacun de ses livres, on retrouve ce style provoquant, ces paroles parfois si violentes et parfois si douces, qui ne peuvent laisser indifférent et qui rendent Nabe un auteur plus que jamais polémiste. Car c’est une chose que l’on peut d’emblée dire sur Nabe : on l’aime ou on ne l’aime pas, mais il ne suscite pas beaucoup d’avis tranchés.Le livre en lui-même est à l’image de son auteur : une brique noire de près de sept cent pages, avec un titre en grand caractères, et une quatrième de couverture inexistante qui dit : lisez-moi donc et jugez-en par vous-même. Lorsqu’il l’ouvre, le lecteur est immédiatement happé par le récit : avec un style presque anodin, très proche de la langue parlée, l’auteur nous fait entrer dans son quotidien d’ex-écrivain. On le suit comme s’il s’agissait de quelqu’un que l’on surveillerait à travers des caméras de surveillance, sans répits pour les yeux, dans les moindres recoins de sa vie. D’ailleurs, on va vite se rendre compte qu’il n’y a pas de chapitre dans ce roman. Une histoire en continu. On se laisse vite prendre au jeu, le temps passe pendant que l’on tourne les pages, car un paragraphe en amène toujours un suivant, il n’y a pas de temps mort. C’est aussi cela qui fait la force des livres de Nabe, c’est cette petite mélodie qui donne envie de la réentendre encore et toujours. Car il faut bien admettre que l’essentiel de ce qu’il dit en six-cent pages aurait pu l’être en trois cent : nulle part il n’y a de surprise, ni de retournement de situation. Il s’agit d’un quotidien d’une banalité relative, auquel l’auteur essaye de rendre toute sa profondeur. Mais l’écriture va le hanter durant cette tentative d’arrêt, comme une drogue à laquelle il aurait du mal à décrocher. Il redécouvre la vie sans elle, le monde qui continuait de tourner pendant qu’il était enfoui dans son activité créatrice, mais n’arrive à la juger que par l’écriture, n’arrive à se comprendre que par rapport à l’écriture et à la littérature. D’ailleurs, tout ce livre grouille de références littéraires : Céline par-ci, Dostoïevski par-là. Tout est sujet à un souvenir de lecture, à une référence artistique.
Puis il y a les sujets polémiques. Dès les premières pages, il dit d’abord le manque d’aide sociales pour les écrivains, l’absurdité des propositions d’emploi, l’horreur des grands magasins de vêtements; Et tout cela sur une dizaine de pages… Parfois, cela dure plus longtemps : pendant vingt pages, peut-être plus, il décrit une réunion de rédaction pour un nouveau journal en devenir. A la table se trouvent de grands journalistes très médiatiques, tel Franz-Olivier Giesbert ou David ¨Pujadas. Il montre leur manque de professionnalisme (c’est un euphémisme pour Nabe), leur égo surdimensionné… Plus loin, il va dans une librairie et se prend le chou avec la patronne. Puis vient le tour des lieux branchés, Le Baron, le Flore, les clubs échangistes où l’on croise un Thierry Ardisson fornicateur, tandis que les cafés remplis de prostituées et les Champs-Elysées ont encore eux une place de choix dans son panthéon personnel. Bref, il fait la part des choses, en proposant à la fois une critique intelligente de l’intelligentsia française, et une parodie drolatique de cette dernière et de bien d’autre chose. Il rencontre un blogueur célèbre, Jean-Philippe, alias « Virgile » (c’est le fil d’Ariane de ce récit), des conspirationnistes, des bobos, des partisans de la décroissance, des racailles, des travestis, une asexuée, une lectrice qui l’adule. Il visitera la moitié de Paris, des lieux célèbres comme des plus anodins connus de lui seul et de ses habitants.
Évidemment, et c’est un problème récurrent chez Nabe, c’est qu’il y a le revers de la médaille. Après plusieurs centaines de pages à tout critiquer, à montrer comment le monde de l’édition l’a mis sur le bas-côté, on en vient à se demander si ce n’est pas lui-même qui l’a fait, si il ne tient pas lui aussi un rôle médiatique (celui du méchant petit canard), alors qu’il exècre les personnes qui jouent un rôle devant l’opinion publique. Beaucoup de mise en scène se dit-on. Puis, un instant de naïveté suprême (une rencontre avec une femme, un souvenir de jeune homme) vient briser cette image d’un Nabe très sur de lui-même et très surfait. En outre, ce livre est surpeuplé de citations potentielles, le lecteur-lambda se dira toutes les deux pages « comme c’est bien dit » ou « et si je postais cette phrase sur Facebook ? ». Car il y a là une excellente plume, et un vrai désir d’expliquer clairement ce qui n’a pas encore été dit sur la société contemporaine. Enfin, bien qu’il évoque énormément de « sujets de société », on pourrait se poser la question : écrire autant sur soi, n’est-ce pas trop, n’est-ce pas terriblement impudique ? Mais c’est sur quoi Nabe base toute son oeuvre. Il parle de lui pour mieux parler des autres.
Voici donc une première chronique pour un grand livre, difficile à acquérir, long à lire, tout en nuance et pourtant, comme une brique, à accepter en bloc ou à rejeter totalement. On commencera le livre en se posant autant de question qu’en le terminant, et c’est peut-être cela qui en fait un de mes « indispensables ».
Référence : Marc-Édouard NABE, L’homme qui arrêta d’écrire, auto-édité, Grenoble, 2010. ISBN : 978-2-9534879-0-9
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