Marie Lebey - Oublier Modiano - 2011
(...)
Au verso, quelqu'un avait griffonné : « Sitôt que Lucie est sur pied (car on lui en coupe un doigt cette semaine), je me permets de faire chauffer l'eau du thé ?
Un ami, J.-F. Stévenin »
Mais les semaines passèrent sans que je reçoive de nouvelles de qui que ce soit. J'avais fini par oublier le jardinier de la route des Gardes, lorsque le 2 novembre 1995 très exactement, je trouvai dans ma boîte aux lettres un mot d'une certaine Elizabeth Foata-Garay : une amie de Lucette qui me conviait en son nom à un thé à Meudon, le jeudi 16 novembre. « A cette occasion, Nabe serait heureux de vous rencontrer. »
Cette histoire commençait à sentir le pâté. Dominique n'était au courant de rien et encore moins qu'il rêvait depuis toujours de rencontrer une certaine Lucette Almanzor, âgée de 83 ans. D'une nature réservée, il était inconcevable pour lui d'aller chez des gens qu'il ne connaissait pas. Vous auriez dû me voir, mon cher Patoche, les quinze jours qui précédèrent ce fameux thé à Meudon, mitonner à mon mari de vraies purées de pommes de terre pour me faire pardonner mes activités de faussaire. Heureusement pour moi, il était le seul footballeur de première division à avoir lu le Voyage au bout de la nuit, qu'il avait même acheté en bande dessinée.
Le jour dit, nous arrivâmes à Meudon avec notre grosse Mercedes de manouches que, par discrétion, nous garâmes un peu plus loin dans l'avenue. Puis nous remontâmes la route des Gardes à pied, moi tout endimanchée dans mes nouveaux habits comme si j'allais à un mariage et Dominique maugréant dans sa barbe d'un air mauvais.
Les chiens étaient attachés et le jardinier, souriant, nous attendait devant la grille. Nous pénétrâmes dans une grande pièce aux senteurs d'encens, avec des tentures indiennes aux murs. En fond sonore, défilait une bande-son avec divers cris d'animaux de la jungle. Lion, chimpanzé, éléphant et perroquet, toute cette ménagerie formait un orchestre de brousse improbable. Se trouvait là l'écrivain Marc-Édouard Nabe, un feutre sur la tête, des lunettes en écaille et une écharpe en soie nouée autour du cou. A l'époque je n'avais lu aucun de ses livres, sinon je crois que j'aurais été intimidée. François Gibault, l'homme de confiance de madame Destouches, un avocat chauve, qui a écrit une biographie de Céline, se tenait à quelques pas derrière lui. Un peu plus loin et à contre-jour, une femme coiffée d'un bandeau était allongée sur un sofa telle une vestale. Agenouillé à ses pieds, comme un roi mage, se tenait l'acteur de la Nouvelle Vague Jean-François Stévenin. La femme de l'écrivain semblait attachée à ce garçon aux yeux de husky, dont le regard polaire lui rappelait sans doute celui de son mari. Dominique était l'objet de la curiosité de tous. Sous le charme de la maîtresse de maison, il commença à se détendre et à prendre plaisir à converser avec elle, en buvant du thé vert. Un grand front, des yeux ronds, un port altier, le geste gracieux, un corps ravissant, Lucette Almanzor ne faisait pas son âge. Elle n'avait rien d'une bourgeoise. Son être respirait une liberté non conventionnelle, tous les garçons dans la pièce étaient amoureux d'elle. Sa voix douce tranchait avec son coup d'oeil vif comme une baguette magique qui perçait votre âme à jour.
Elle nous fit visiter la maison. Au sous-sol, il y avait un sauna dans lequel tous les matins, à 83 ans, elle continuait d'aller transpirer avec ses chiens. Nous montâmes en file indienne jusqu'au dernier étage où il n'y avait pas très longtemps elle donnait encore ses cours de danse. Cette partie de la maison avait brûlé en 1968, mais la vue magistrale sur les usines Renault et les lumières de Paris en arrière-plan n'avait pas été anéantie par les flammes… Puis, Lucette alla chercher dans le tiroir d'une commode un dessin qu'elle tendit à Nabe avec une coquetterie enfantine.
— C'est une petite chose que j'ai peinte et qui pourrait bien faire un abat-jour amusant ! Tenez, je vous le donne Marc-Edouard !
L'écrivain à chapeau se pâma d'admiration devant un gribouillis qui ressemblait aux barbouillages de mes fils pour la fête des mères.
Ensuite, nous remontâmes un jardin rocailleux en escalier avec un bric-à-brac de brocanteur : une grande cage à oiseau vide, des chaises en fer rouillées et une vieille baignoire 1930 en contrebas, où Lucette se rappelait avoir pris avant la guerre des bains en plein air. Tout à coup, elle m'attrapa par le bras pour me mettre en garde.
— Attention où vous mettez les pieds jeune fille, vous marchez sur la tombe de Bébert !
Sans le savoir, je venais de profaner la sépulture d'un des plus grands chats de la littérature… En partant, Dominique, grisé par son thé à Meudon, invita tout le monde à la finale de la Coupe de France au Parc des Princes. Lucette semblait enthousiaste, elle aurait fait n'importe quoi pour faire plaisir à son jardinier.
Le 13 mai 1995, la finale de la coupe de France opposait l'équipe du Paris Saint-Germain au Racing Club de Strasbourg. Cette rencontre était arbitrée par monsieur Philippe Leduc.
Pour l'occasion, je demandai à mon ami Eugène Saccomano, un fou de Céline, d'affréter un minibus. Comme il commentait le match à la radio ce soir-là, il calcula qu'il avait six minutes, aller-retour, pour présenter ses hommages à Lucette avant que la deuxième mi-temps ne reprenne. Au milieu de 46 698 spectateurs présents ce jour là, Dominique réussit à trouver deux places en loge pour que Lucette soit à l'abri du tumulte. Assis à ses côtés, il lui expliquait de sa voix douce, les règles du football. Ils se comprenaient tous les deux. L'ancienne danseuse étoile s'émerveillait devant la chorégraphie du match. Le reste de la bande de Pieds Nickelés dont je faisais partie, à savoir : Gibault l'avocat, le jardinier et son fils, un représentant de chez Gallimard (peut-être même était-ce le fils Gallimard ?), je crois qu'il y avait aussi Nabe, mais que Stévenin n'avait pas pu venir
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