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    Le site des lecteurs de Marc-Édouard Nabe

    Jean-Paul Bertrand est mort

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    Jean-Paul Bertrand (au milieu) avec Delfeil de Ton et Nabe
    Delfeil de Ton, Jean-Paul Bertrand et MEN, mars 2000.

    Nous apprenons le décès de Jean-Paul Bertrand, survenu le 13 juillet. Disparition discrète de celui qui fut, de 1991 (Nabe's Dream) à 2004 (J'Enfonce le clou) l'éditeur historique de Marc-Édouard Nabe, et assurément la personne sans qui une énorme partie de l'œuvre que nous connaissons n'aurait jamais pu voir le jour. Il suffit de lire, dans L'Homme qui arrêta d'écrire — livre qui commence très exactement par le premier geste des Éditions du Rocher post Jean-Paul Bertrand (virer Nabe) — l'état des lieux actuel désespérant de l'édition française, où plus rien n'est possible, pour mesurer à quel point Bertrand était un éditeur d'un autre âge, le dernier sans doute à donner sens à cette fonction.
    « Jean-Paul était tout simplement un type qui y a cru ! » (Le Ving-Septième Livre). Il fallait y croire en effet pour, rien qu'en ce qui concerne Nabe, se lancer à perte dans la monumentale entreprise d'édition des milliers de pages du Journal Intime d'un écrivain qui suscitait autant d'ennemis ! Mais c'est parce qu'il y croyait que Bertrand a pu réaliser ces grandes choses qui sembleraient totalement aberrantes à la petitesse des énormes maisons d'édition ! Mensualiser pendant des années un écrivain qui écrit des livres qui coûtent une fortune, ne rapportent que des ennuis et ne se vendent pas ? Inimaginable aujourd'hui ! Sans contrat, sans obligation, sans rien, uniquement sur une relation de confiance et de foi mutuelles ? Comment ? Ça a pu un jour exister ?! Quand on examine les traces de la relation entre Nabe et Jean-Paul Bertrand, on se croirait il y a des siècles. L'éditeur qui emboîte le pas au quart de tour derrière l'idée dont il sait qu'elle va donner un bon livre. Sans autre considération. Nabe raconte, dans Alain Zannini par exemple, le projet qu'il avait formé de raconter une croisière en bateau et l'arrivée à New-York par la mer en compagnie de son père et son fils. Hop ! Voilà les billets immédiatement réservés par Bertrand. Le projet dut malheureusement être annulé pour cause de défection de Marcel Zanini.
    La preuve en a été faite, d'ailleurs : si un roman aussi important qu'Alain Zannini a pu être édité c'est uniquement par Jean-Paul Bertrand. Nabe, en complicité avec son éditeur, s'était amusé à envoyer le manuscrit à toutes les autres principales maisons d'édition et a publié les lettres de refus dans L'Affaire Zannini. C'est d'ailleurs dans cette Affaire Zannini que Jean-Paul Bertrand répond — en guise de préface — à la question qu'on n'a eu de cesse de lui poser : "Pourquoi publiez-vous Marc-Edouard Nabe ?"
    « Sans Bertrand j'aurais été récupéré depuis longtemps » écrit encore Nabe. En fin de compte, sans Bertrand, Nabe a réussi à se récupérer lui-même. Mais celà aussi, nous le devons en partie à Jean-Paul Bertrand. Sans ces conditions particulières, uniques, non formalisées et donc inattaquables dont il bénéficiait aux éditions du Rocher, Nabe n'aurait jamais pu gagner le procès qui lui a permis de récupérer les droits et les stocks de ses anciens livres. Sans lui il n'aurait pas aujourd'hui la même force. Béni soit cet éditeur, au nom de l'antiédition.


    Ci-dessous, les pages qu'avait consacré Marc-Édouard Nabe à Jean-Paul Bertrand dans Le Vingt-Septième livre :

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    Et puis, pourquoi continuer, ça intéresse qui? Je me dis que j'ai fini : la preuve, c'est que je n'ai plus d'éditeur...
    Tu ne connais pas la dernière? Bertrand s'est barré à la retraite, hop, du jour au lendemain... A soixante-deux ans, notre éditeur a vendu sa boîte pour un million deux d'euros (c'est tout ?) à un pharmacien du Sud-Ouest. Trop marre. Il est parti à la pêche. A lui les truites ! Comme je le comprends ! Le Milieu l'a trop pris pour un con. Un con qui a publié Rûmi, Unabomber, Delerm, Carlos, Crazy Horse, Saddam Hussein, qui s'est tapé le best-seller de Brigitte Bardot et, je le gardais pour la bonne bouche, qui a édité le premier livre de Michel Houellebecq (ton Lovecraft), moi, je n'appelle pas tout à fait ça un « con » !
    Les planqués de l'édition traditionnelle se sont bien foutus de Bertrand, mais qui aurait su éditer tout ça à part lui, en si peu de temps, et en toute indépendance? Personne. On a tout dit sur Bertrand : grand manitou franc-maçon, patron d'une secte d'eunuques égyptiens, blanchisseur d'argent congolais, dealer de champignons hallucinogènes pour Moon, trafiquant de clitoris monégasques, et j'en passe! Non, Jean-Paul était tout simplement un type qui y a cru ! Pas seulement en moi, mais dans la possibilité d'un rocher... Et même d'une île surnageant dans ce bain de sang qu'est l'édition parisienne. Une île (volcanique, bien sûr) où l'on pourrait, avec quelques Robinsons et Vendredis, bricoler un paradis de liberté littéraire...
    J'ai publié quinze livres chez lui, dont mon Journal Intime. Et sans contrat, sans contraintes. Une affaire entre lui et moi. Sans Bertrand, j'aurais été récupéré depuis longtemps! Masochisme ou bien sadisme?