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Le retournement
par Patrick Besson
Résurrection d'Edouard Limonov - sous la plume d'Emmanuel Carrère, qui a volé mon titre du Point (n° 1587 du 14 février 2003) : "Limonov" (POL, 22 E) - et décès de son dernier éditeur en France : Jean-Paul Bertrand. Edouard avait publié en effet, aux éditions du Rocher, "Mort des héros modernes", avant de retourner faire le zouave du pont de l'Alma sur la Moskova. Bertrand était le PDG du Rocher. Philippe Delerm lui a rendu un hommage sensible dans Le Figaro littéraire au cours de l'été. Comme auteur du Rocher, période Bertrand, Delerm citait, outre lui-même, Michel Houellebecq et Charles Dantzig. Qu'on me permette de compléter ici cette courte liste : Frédéric Berthet, Eric Neuhoff, Marc-Edouard Nabe, Frédéric Fajardie, Christian Authier, Jean-Michel Gravier, Philippe Delannoy, Jérôme Leroy, Martine Le Coz, Jean-Edern Hallier, Jean-Claude Lebrun, Mohamed Boudjedra, Michel Bulteau, Christian Giudicelli - qui y dirigeait en outre la collection "La Fantaisie du voyageur", reprise aujourd'hui par Gallimard sous le titre de Michel Chaillou "Le Sentiment géographique" -, Michel Déon, Jean-Marc Parisis, Jean-Christophe Buisson, Philippe Lacoche, Constance Chaillet, Olivier Frébourg, Sylvie Germain, Christine Jordis, Olivier Germain-Thomas, Salim Bachi, Gabriel Matzneff. Ainsi que, évidemment, Christian Jacq, Nostradamus et moi. Bertrand était un homme rond et tranquille qui se lissait la barbe en signe de patience. Il avait toujours l'air de penser à autre chose et on sait maintenant, quand on regarde son catalogue, ce que c'était : la lecture.
Limonov n'a jamais été la coqueluche de Saint-Germain-des-Prés dans les années 80, contrairement à ce qui a été écrit sur lui dans la presse depuis la parution du livre d'Emmanuel Carrère. Comme dissident russe non anticommuniste, demi-gay, journaliste de L'Idiot international, pro-serbe et rouge-brun, Edouard avait le plus grand mal à publier ses livres, rencontrait une certaine difficulté à en faire parler dans les médias et souffrait d'une incapacité totale à les vendre. "Mort des héros modernes" a, par exemple, été une boucherie commerciale. Même pas sûr qu'on en ait écoulé 500 exemplaires. Limonov avait Daeninckx sur le dos, Plenel sur le rable et Polac sur les dents. La gauche le trouvait facho, la droite le jugeait gaucho. Il avait tout le monde des lettres contre lui. Au Salon du livre dont la Russie était l'invitée, il ne le fut pas, invité. Ça ne s'est pas bousculé à Paris 6e pour signer la pétition pour sa libération quand il a été emprisonné par Poutine, en 2001. Je me demande même si Carrère l'a signée, cette pétition. Aussi quelle joie est-ce pour moi aujourd'hui de voir Edouard trôner en une de Télérama avec sa casquette de prolo, occuper quatre colonnes de L'Express avec son drapeau rouge-brun, squatter Libération, parasiter Le Monde des livres, hanter Marianne, camper au Nouvel Obs. Jusqu'à Jack Lang qui, sur iTélé, quand on lui demande ce qu'il faut lire, répond : ""Limonov" !" On en oublierait presque Emmanuel Carrère, qui a dîné avec ce diable de Limonov avec un stylo pas assez long : du coup, il est devenu l'objet de son sujet. Limonov prix Goncourt ?
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