Bruno de Cessole - Le Défilé des réfractaires - 2011
Marc-Édouard Nabe, kamikaze intermittent
Se créer délibéremment des ennemis, les choisir de préférence puissants et implacables, voilà une volupté à laquelle une âme un peu fière ne résiste pas. On songe à Barrès bien sûr, au Barrès du Culte du moi et de L’Ennemi des lois mais surtout à Stendhal dont l’une des maximes favorites était qu’un jeune homme se doit de débuter dans le monde par un duel. Aussi, plus qu’à Céline ou Rebatet auxquels on l’a d’emblée (et pour de mauvaises raisons) apparié, c’est un personnage stendhalien, un Julien Sorel en plus âpre, que Marc-Édouard Nabe a fait penser à ses débuts.
Prendre aux cheveux la première occasion de querelle et, malgré la supériorité de l’adversaire, n’en pas démordre, tel était bien le défi relevé par Nabe avec Au régal des vermines, brûlot par lequel il fit son entrée en littérature et par quoi le scandale arriva. On se souvient du tollé soulevé à Apostrophes lorsque, à la face médusée de l’assistance, ce jeune homme en apparence si convenable, à tête d’intellectuel des années 1930 qui aurait emprunté à Brasillach ses lunettes et à Paul Morand son nœud papillon, se mit à proférer un chapelet d’horreurs qui lui valurent d’être poursuivi pour incitation à la haine raciale.
Prendre aux cheveux la première occasion de querelle et, malgré la supériorité de l’adversaire, n’en pas démordre, tel était bien le défi relevé par Nabe avec Au régal des vermines, brûlot par lequel il fit son entrée en littérature et par quoi le scandale arriva. On se souvient du tollé soulevé à Apostrophes lorsque, à la face médusée de l’assistance, ce jeune homme en apparence si convenable, à tête d’intellectuel des années 1930 qui aurait emprunté à Brasillach ses lunettes et à Paul Morand son nœud papillon, se mit à proférer un chapelet d’horreurs qui lui valurent d’être poursuivi pour incitation à la haine raciale.
En criant haro sur l’imprécateur, en assignant devant les tribunaux l’ignoble transgresseur de tabous, les champions de la bonne conscience et des droits de l’homme s’étaient trompés de cible, prenant au premier degré une provocation littéraire digne de Dada. En revanche, ils ont fait à Marc-Édouard Nabe le plus beau cadeau que celui-ci pouvait espérer. Incarner de son vivant et avant ses 30 ans l’écrivain maudit de sa génération. Enviable situation qui ne pouvait que ravir un jeune homme sensible – et qui ne s’aime point tout en se mirant naricissiquement dans son nombril.
Paria du microcosme, outrage vivant aux bonnes mœurs, Nabe est devenu le pestiféré de la corporation, autour duquel on a fait le vide et dont on a étouffé la discordante et acerbe voix sous un édredon de silence. Un peu plus d’un quart de siècle et vingt-huit livres plus tard, qu’est devenu l’ennemi public ? Le constat qu’il dresse au seuil du Vingt-septième livre, après Le Bonheur, Rideau, Visage de Turc en pleurs, Je suis mort, Kamikaze, J’enfonce le clou et autres inoubliables chefs-d’œuvre, est pour le moins amer : « Je suis un loser, ce qu’on appelle un écrivain à insuccès, un worst-seller… J’ai complètement raté mon destin d’écrivain. J’ai écrit vingt-six livres totalement inutiles : personne ne les a lus, ou si peu. » Sentiment d’autant plus douloureux que son ancien voisin de paler, Michel Houellebecq, a connu une trajectoire inverse. Résultat d’un calcul beaucoup plus payant : non pas se poser en flamboyant martyr et paria des Lettres, en nouveau Bloy crucifié par les cochons, mais en minable Zarathoustra des classes moyennes, « aussi plat, flou, médiocre, moche et honteux » que ses hypocrites lecteurs.
Ce secret de la réussite, cette habile stratégie du neutre, Nabe, l’héritier décavé des romantiques et des symbolistes fin de siècle, l’a compris trop tard. Son tempérament, cela dit – et un écrivain c’est d’abord un tempérament – était incompatible avec cette panoplie misérabiliste. C’est une posture classique chez les imprécateurs que de crier haro sur les persécuteurs quand on a soi-même persécuté. Céline en est la plus fameuse illustration. Enfin n’exagérons pas : Marc-Édouard Nabe n’a dénoncé personne à la Kommandantur ni incité à déporter aux îles Kerguelen les cibles de ses anathèmes. Ses agressions n’ont jamais envoyé ses adversaires au tapis que sur la page d’un livre, et c’est lui qui a encaissé sur ses joues virilement ombrées d’une pilosité clairsemée les baffes qu’il n’administrait que virtuellement…
Hélas, le pire ennemi de Nabe ce n’est pas le microcosme littéraire, mais nul autre que lui-même et ce que Bloy aurait stigmatisé sous le nom d’« écriturière vanité ». Son Moi hyperbolique, son ego dilaté comme une montgolfière, son ombilic hypertrophié, qu’il ne cesse d’interroger auxieusement : « Dis-moi, mon beau miroir, suis-je bien le plus génial, le plus intelligent, le plus provocant, le plus insupportable, le plus fameux, le plus excrémentiel, le plus atroce, le plus maudit, le plus méconnu, des écrivains de ce siècle infâme et stupide, qui persiste à ne pas me couronner, alors qu’il encense ce minable petit télégraphiste à tête fouine sournoise nommé Houellebecq ? » Terrible, inguérissable addiction que celle du nombrilisme. Dès qu’il n’entend plus parler de lui, on imagine Marc-Édouard paniqué se précipiter chez son médecin pour vérifier qu’il n’est pas frappé de surdité.
À cet égard, les milliers de pages de son Journal – bien plus « inutile » que celui de Morand – sont un accablant témoignage de cette pathologie. Je n’ai jamais pu, malgré ma bonne volonté, en avaler plus d’un millier de lignes et je m’émerveille de la prouesse, à consigner dans le livre Guiness des records, de certains fanatiques qui non seulement les ont lues, mais même relues ! Pourtant j’ai aimé certains livres de Nabe et apprécié, en connaisseur, l’art avec lequel il sait vibrer et jouir la langue française, les accélérations de son style, le faste de ses images, l’inattendu de ses métaphores. Même si l’on éprouve, souvent, le sentiment d’avoir en face de soi un possesseur de Stradivarius sans partition, comme je l’avais fait remarquer à son admirateur de l’époque, Jean-Edern Hallier, qui vantait son jeune poulain comme une mère maquerelle d’un bordel de sous-préfecture faisant reluire une nouvelle pensionnaire aux yeux de ses lubriques clients.
Qu’ai-je donc aimé de Nabe ? À l’exception d’Au régal des vermines et d’Une lueur d’espoir, non pas ses « charges » mais la « loterie de ses admirations » : Zigzags, Chacun mes goûts, L’Âme de Billie Holiday, qui infligent un démenti ironique à sa « mauvaise réputation » d’iconoclaste sans pudeur, de barbare souffreteux, qui ne respecte rien et n’est capable de s’extasier devant personne ?
Quand il s’enthousiasme pour des écrivains (Powys, Artaud, Suarès, Pirandello, Corbière, Laforgue) ou des peintres (Géricault, Soutine, Gen Paul, Morandi) ; quand il s’enflamme pour des musiciens (Miles Davis, Fats Navarro, Charlie Mingus, Count Basie) ou des acteurs (Le Vigan, Arletty, Jules Berry, Michel Simon), l’écrivain est à son meilleur, donnant à entendre que si les monstres l’attirent, ce ne sont pas les monstres froids de l’idéologie, de la raison et de l’ordre, mais les écorchés vifs de la passion, de l’outrance, du feeling, de l’absolu désespéré, du pire toujours certain. Raciste, Nabe ? À qui fera-t-on croire que l’auteur du plus beau chant d’amour dédié à la plus grande chanteuse de jazz de tous les temps, « la dixième muse, celle de l’Improvisation », la Lady Day pisanellienne qui chante Strange Fruit, « la bouche pleine de lynchés », serait le moins du monde sensible aux fanfares de Nuremberg ?
Rien de plus difficile d’évoquer un art par un autre, que de saisir au piège des mots l’essence de la musique ou de la peinture. À ce pari, l’écriture de Nabe, allusive, syncopée, musicale au plus haut point, répond sans fausses notes. Allons, Marc-Édouard, encore un effort ! Laisse tomber la complainte barbante du Narcisse mal aimé ; oublie la ritournelle à la Rictus de ta misère et de ton sort lamentable ; renoncer à témoigner « du désir dégueulasse de gâcher les choses » : ne t’évertue pas à singer la posture surannée du Pèlerin de l’Absolu ; résigne-toi à passer, peut-être, à la postérité, non pour ton œuvre mais pour avoir été le premier à rompre avec le système éditorial, ouvrant la voie à une possible révolution pour les auteurs. Ne répète pas comme un enfant obstiné : « Crucifiez-moi, vous me ferez plaisir » ! Ne rêve pas du destin posthume d’un salaud magnifique, « déjà fusillé à Fresnes » ! Laisse-toi aller à ta vraie nature, qui te porte à célèbrer plus qu’à vitupérer, et si tu tiens absolument à te vouloir un nouveau Bloy, écouter son dernier mot : « Tout ce qui arrive est adorable » !
Paria du microcosme, outrage vivant aux bonnes mœurs, Nabe est devenu le pestiféré de la corporation, autour duquel on a fait le vide et dont on a étouffé la discordante et acerbe voix sous un édredon de silence. Un peu plus d’un quart de siècle et vingt-huit livres plus tard, qu’est devenu l’ennemi public ? Le constat qu’il dresse au seuil du Vingt-septième livre, après Le Bonheur, Rideau, Visage de Turc en pleurs, Je suis mort, Kamikaze, J’enfonce le clou et autres inoubliables chefs-d’œuvre, est pour le moins amer : « Je suis un loser, ce qu’on appelle un écrivain à insuccès, un worst-seller… J’ai complètement raté mon destin d’écrivain. J’ai écrit vingt-six livres totalement inutiles : personne ne les a lus, ou si peu. » Sentiment d’autant plus douloureux que son ancien voisin de paler, Michel Houellebecq, a connu une trajectoire inverse. Résultat d’un calcul beaucoup plus payant : non pas se poser en flamboyant martyr et paria des Lettres, en nouveau Bloy crucifié par les cochons, mais en minable Zarathoustra des classes moyennes, « aussi plat, flou, médiocre, moche et honteux » que ses hypocrites lecteurs.
Ce secret de la réussite, cette habile stratégie du neutre, Nabe, l’héritier décavé des romantiques et des symbolistes fin de siècle, l’a compris trop tard. Son tempérament, cela dit – et un écrivain c’est d’abord un tempérament – était incompatible avec cette panoplie misérabiliste. C’est une posture classique chez les imprécateurs que de crier haro sur les persécuteurs quand on a soi-même persécuté. Céline en est la plus fameuse illustration. Enfin n’exagérons pas : Marc-Édouard Nabe n’a dénoncé personne à la Kommandantur ni incité à déporter aux îles Kerguelen les cibles de ses anathèmes. Ses agressions n’ont jamais envoyé ses adversaires au tapis que sur la page d’un livre, et c’est lui qui a encaissé sur ses joues virilement ombrées d’une pilosité clairsemée les baffes qu’il n’administrait que virtuellement…
Hélas, le pire ennemi de Nabe ce n’est pas le microcosme littéraire, mais nul autre que lui-même et ce que Bloy aurait stigmatisé sous le nom d’« écriturière vanité ». Son Moi hyperbolique, son ego dilaté comme une montgolfière, son ombilic hypertrophié, qu’il ne cesse d’interroger auxieusement : « Dis-moi, mon beau miroir, suis-je bien le plus génial, le plus intelligent, le plus provocant, le plus insupportable, le plus fameux, le plus excrémentiel, le plus atroce, le plus maudit, le plus méconnu, des écrivains de ce siècle infâme et stupide, qui persiste à ne pas me couronner, alors qu’il encense ce minable petit télégraphiste à tête fouine sournoise nommé Houellebecq ? » Terrible, inguérissable addiction que celle du nombrilisme. Dès qu’il n’entend plus parler de lui, on imagine Marc-Édouard paniqué se précipiter chez son médecin pour vérifier qu’il n’est pas frappé de surdité.
À cet égard, les milliers de pages de son Journal – bien plus « inutile » que celui de Morand – sont un accablant témoignage de cette pathologie. Je n’ai jamais pu, malgré ma bonne volonté, en avaler plus d’un millier de lignes et je m’émerveille de la prouesse, à consigner dans le livre Guiness des records, de certains fanatiques qui non seulement les ont lues, mais même relues ! Pourtant j’ai aimé certains livres de Nabe et apprécié, en connaisseur, l’art avec lequel il sait vibrer et jouir la langue française, les accélérations de son style, le faste de ses images, l’inattendu de ses métaphores. Même si l’on éprouve, souvent, le sentiment d’avoir en face de soi un possesseur de Stradivarius sans partition, comme je l’avais fait remarquer à son admirateur de l’époque, Jean-Edern Hallier, qui vantait son jeune poulain comme une mère maquerelle d’un bordel de sous-préfecture faisant reluire une nouvelle pensionnaire aux yeux de ses lubriques clients.
Qu’ai-je donc aimé de Nabe ? À l’exception d’Au régal des vermines et d’Une lueur d’espoir, non pas ses « charges » mais la « loterie de ses admirations » : Zigzags, Chacun mes goûts, L’Âme de Billie Holiday, qui infligent un démenti ironique à sa « mauvaise réputation » d’iconoclaste sans pudeur, de barbare souffreteux, qui ne respecte rien et n’est capable de s’extasier devant personne ?
Quand il s’enthousiasme pour des écrivains (Powys, Artaud, Suarès, Pirandello, Corbière, Laforgue) ou des peintres (Géricault, Soutine, Gen Paul, Morandi) ; quand il s’enflamme pour des musiciens (Miles Davis, Fats Navarro, Charlie Mingus, Count Basie) ou des acteurs (Le Vigan, Arletty, Jules Berry, Michel Simon), l’écrivain est à son meilleur, donnant à entendre que si les monstres l’attirent, ce ne sont pas les monstres froids de l’idéologie, de la raison et de l’ordre, mais les écorchés vifs de la passion, de l’outrance, du feeling, de l’absolu désespéré, du pire toujours certain. Raciste, Nabe ? À qui fera-t-on croire que l’auteur du plus beau chant d’amour dédié à la plus grande chanteuse de jazz de tous les temps, « la dixième muse, celle de l’Improvisation », la Lady Day pisanellienne qui chante Strange Fruit, « la bouche pleine de lynchés », serait le moins du monde sensible aux fanfares de Nuremberg ?
Rien de plus difficile d’évoquer un art par un autre, que de saisir au piège des mots l’essence de la musique ou de la peinture. À ce pari, l’écriture de Nabe, allusive, syncopée, musicale au plus haut point, répond sans fausses notes. Allons, Marc-Édouard, encore un effort ! Laisse tomber la complainte barbante du Narcisse mal aimé ; oublie la ritournelle à la Rictus de ta misère et de ton sort lamentable ; renoncer à témoigner « du désir dégueulasse de gâcher les choses » : ne t’évertue pas à singer la posture surannée du Pèlerin de l’Absolu ; résigne-toi à passer, peut-être, à la postérité, non pour ton œuvre mais pour avoir été le premier à rompre avec le système éditorial, ouvrant la voie à une possible révolution pour les auteurs. Ne répète pas comme un enfant obstiné : « Crucifiez-moi, vous me ferez plaisir » ! Ne rêve pas du destin posthume d’un salaud magnifique, « déjà fusillé à Fresnes » ! Laisse-toi aller à ta vraie nature, qui te porte à célèbrer plus qu’à vitupérer, et si tu tiens absolument à te vouloir un nouveau Bloy, écouter son dernier mot : « Tout ce qui arrive est adorable » !
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