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Critique et extraits du nouveau roman de Marc-Edouard Nabe : « L’enculé »
Je suis un enculé : c’est souvent ceux qui enculent les autres qu’on traite d’enculés. Moi, je mérite bien ce nom, à bien des titres. Je vais raconter ici comment un enculeur s’est fait enculer. Et ce ne sera pas du roman, tout sera vrai, enfin selon moi. Après avoir enculé le monde entier, je me suis fait enculer aux yeux de ce même monde, entier.
Ce roman nous ramène à l’Affaire, il est écrit entièrement à la première personne, dans la peau et la tête (à peu de choses près, c’est pareil) d’un certain DSK. De son réveil ce fameux 14 mai 2011 dans la chambre 2806 du Sofitel de New-York, nous suivons les tribulations du personnage jusqu’à son retour en France.
- D’abord, vous ne devez rien dire et surtout ne pas donner votre version. On la modèlera au fur et à mesure de l’évolution de l’affaire et on la livrera quand on ne pourra absolument plus faire autrement. Le plus tard possible.
– L’idéal, ce serait que vous ne la donniez jamais ! ajoute son comparse barbu.
– Bon, très bien, dis-je, mais sortez-moi d’ici tout de suite, avant que ça ne s’ébruite en France.
Taylor et Brafman se regardent, l’air gêné.Affaire hyper-médiatisée, où tout a été déjà dit et re-dit pensez-vous ? Certes, mais de l’extérieur et uniquement à travers le filtre ultra-déformant des médias… On n’a en revanche pas su comment DSK et son entourage (principalement Anne Sinclair) avaient vécus ces péripéties de l’intérieur… Grâce à Marc-Edouard Nabe, maintenant on sait ! Tous les noms sont vrais, toutes les dates sont respectées et la plupart des faits sont avérés, mais Nabe, avec son filtre ultra-reformant de romancier politiquement carrément incorrect, rempli les vides de ce que l’histoire officielle ne nous a pas raconté, de ce dont l’intéressé lui-même ne parlera jamais.
Le procureur adjoint, une «nuque rouge», lit mes actes maintenant… Je fais mon batracien, mon caméléon jaune. Tout cela est comme dans une autre réalité et pourtant c’est la bonne, en plein dans le mille de ce qui est. Sans doute que tout le monde, je dis bien le monde, se pince pour croire que j’ai fait tout ça. L’énormité de l’énoncé emporte tout dans une sorte de dramatisation instantanée. La verbalisation des actes est toujours une exagération, même pour les pires assassinats, le fait de les dire les amplifie, les hypertrophie, leur donne une réalité, un réalisme même, que le vrai, quel que soit son aspect sordide, ne peut atteindre, car la réalité ne s’exprime pas par des mots, mais par les actes. Les faits sont indicibles, c’est leur boulot…
Et quel meilleur guide pouvions-nous souhaiter que Marc-Edouard Nabe pour nous mener au travers des méandres de cette histoire et de la personnalité même de l’ex-patron du FMI ?! Alors qu’au départ on aura tous une tendance naturelle à rejeter l’idée de se replonger dans cette affaire dont on a été matraqué, dont on a été gavé jusqu’à l’envie de la vomir toute entière, en ce qui me concerne j’ai vite pris plaisir et intérêt à la lecture de ce roman satirique. Je me suis même surpris à être à nouveau édifié par le récit des faits tout en me délectant des caricatures de tous les protagonistes et des traits d’humour tranchants de l’auteur (comme je les aime !).
Voici mes compagnons de promenade. Une ronde d’une trentaine de taulards. Les uns derrière les autres, on avance lentement comme des éléphants tenant chacun la queue du précédent par la trompe. Moins tristes que les éléphants du PS. Quelle misère ces socialistes ! Tu m’étonnes qu’ils comptaient sur moi, pas un pour relever l’autre dans la balourdise éléphantesque justement. Toutes les qualités des vrais éléphants, ils ne les ont pas (solidarité, mémoire, sensibilité, force, défenses), mais tous les défauts, ça y va : lourdeur, maladresse, vieillissement, peur des souris, et pour couronner le tout, perte du sens des réalités, hallucinations éthyliques même, comme cette Martine Aubry qui voit des socialistes roses dès qu’elle boit un coup de trop ! Je préfère les éléphants d’ici, leurs crimes contre la société sont assumés
Si Nabe a pris le parti (sans doute le plus raisonnable d’ailleurs) de considérer que toutes les accusations contre DSK étaient vraies, entre fiction et réalité, il n’est toutefois pas compliqué de faire la part des choses. Pas de manipulation ici. Reste l’impression d’ensemble : la puissance du romancier qui, s’il ne décrit pas toujours la réalité, s’il interprète les faits, s’il les extrapole, et si besoin imagine des scènes de toutes pièces, parvient à nous mener vers les chemins d’une certaine vérité… La force du roman ne réside en effet pas uniquement dans la qualité de l’écriture ou de l’imagination débordante de son auteur, mais aussi et surtout dans ce qu’il parvient à produire des morceaux de l’immense puzzle qu’il a à sa disposition. Ici, il nous fait à nouveau preuve de son incontestable indépendance d’esprit (anarchiste !) et de ses qualités d’analyses factuelles, culturelles et psychologiques pour produire son œuvre.
- J’adore le violon, me souffla Anne dans l’oreille, pas toi, mon amour ?
«J’en sors, connasse !» aurai-je aimé lui répondre, mais je me contentai de lui sourire hypocritement , comme d’habitude.On y retrouve bien entendu Anne Sinclair comme le co-personnage central du roman (du début à… la toute fin !) : bouleversée mais pas bouleversante, touchée par une hystérie cynique et sioniste à l’extrême, elle passe son temps à lire des livres et à visionner des films sur l’holocauste, à décrocher et accrocher les Matisse ou les Picasso (elle ne sait plus très bien elle-même !) hérités de son papi, à écouter de la musique yiddish et à constituer des listes noires sur les personnalités politiques et médiatiques qui ont dit du mal de son chéri ou ne l’on tout simplement pas assez soutenu de l’autre côté de l’Atlantique… Le chéri en question est totalement écrasé par l’amour inconditionnelle de sa femme, par son ambition sans limite pour lui et même par sa judéité extravertie… On découvre un Dominique exaspéré et secrètement antisémite ! Il ne supporte plus les autres, et encore moins ceux qui le supportent. Nabe est son porte-parole pour qu’il livre lui aussi sa vérité et se délivre enfin de lui-même et des autres !
La vision éblouissante de ce taureau noir énorme me mit les larmes aux yeux, parce que je le comprenais… J’étais pour lui, avec lui, en lui, si fort que je n’ai pas remarqué immédiatement le connard qui le «chevauchait». Un cow-boy de plus, toujours en stetson avec ses jambières à franges comme les taleth, et sa main en l’air même pas pour tenir le flambeau d’une Liberté quelconque… Petite chose insignifiante qui s’agitait sur l’échine de la bête somptueuse…
Mais je m’aperçus que le «connard», c’était moi aussi. Mon être humain de base, orgueilleux et faible, prétentiard et présomptueux, qui essayait de maîtriser la bête en lui, sous lui.Je vous laisse imaginer toutes les scènes et péripéties qui émaillent ce livre très drôle et très rythmé de 250 pages bien tassées ! A lui seul, il vaut bien mieux que 10 biographies de DSK écrites par ses relations, 20 confessions d’Anne Sinclair et que le, paraît-il, très attendu livre de Tristane Banon réunis !
Brafman et Taylor étaient furieux :
– Il est temps que ce cirque indécent s’arrête !
C’étaient eux les indécents, à vouloir absolument que Nafissatou soit une pute intéressée par le fric et qui, parce qu’elle avait menti sur des peccadilles, ne pouvait plus être crue sur l’essentiel… Ah ! Pour transformer un seul grand procès en mille petits procès d’intention, ils étaient forts.Puisque cette affaire a une nouvelle fois démontré de manière éclatante la faillite de nos élites médiatiques, intellectuelles et politiques à nous guider sur les chemins de l’information et de la justice, heureusement qu’il nous reste un romancier de la trempe de Nabe pour nous raccrocher à quelque chose de concret et de cyniquement drôle dans cette société. C’est bien la conclusion la plus évidente que je tire de la lecture de ce livre… Vive Nabe !
Personne ne peut rien faire contre l’injustice des hommes, même pas Dieu. Je ne me sens pas coupable. Et je ne veux pas réparer parce que j’estime que c’est juste, c’est la loi du plus fort, de la nature. La société est méprisable parce qu’elle a été créée pour contrebalancer la nature et qu’elle n’en est même pas capable. Je n’ai pas à respecter la justice des hommes, la société n’a même pas la force du nombre à opposer à la simple puissance d’un individu.
Uniquement disponible en anti-édition sur le site de l’auteur, au prix de 24 euros.
Le coup de la «faute morale», j’avoue que c’était bien trouvé. Pour éviter de dire ce que j’avais fait, rien de mieux que de dire ce que ça représentait de l’avoir fait. Faute morale, balle au centre…
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