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L'enculé
Le mercredi 12 octobre, une charmante postière vient sonner à mon huis pour me livrer un paquet de la catégorie collissimo. Je sais très bien de quoi il s'agit et je signe, fébrile, sur sa petite saloperie de truc electronique. Je m'interroge vaguement sur la valeur juridique du gribouillis infâme que je parviens à laisser sur cet écran liliputien, mais je m'en fous après tout. J'arrache la gueule du carton pour enfin en libérer son contenu: L'enculé, dernier roman de Marc-Edouard Nabe.L'objet ne me déçoit pas, il correspond parfaitement à ce que j'attendais, à ce que j'espérais: un pavé tout noir, sur le modèle exact du précédent (L'homme qui arrêta d'écrire). La tranche est entièrement vierge, le numéro 29 apparaît sur l'arrière et on lit sur la couverture, en grasse lettres blanches, le texte suivant:
NABE
L'ENCULÉ
ROMAN
L'ENCULÉ
ROMAN
Je me surprend, dans le tram, à tenter plus ou moins de masquer la couverture aux autres passagers tandis que je dévore le livre... Sacré Nabe, il réussit à mettre les bobos mal à l'aise rien qu'avec un titre!
Ça cause de l'affaire DSK. Sachant que l'affaire a éclaté le 14 mai, que le roman tient compte des faits historiques jusqu'à l'interview donnée à Claire Chazal, à la mi-septembre, c'est un fameux exploit d'avoir fait paraître ce livre le 7 octobre. L'action se déroule jusqu'aux élections présidentielles de 2012 et elle est donc forcément imaginaire - et d'ailleurs volontairement délirante - à partir de cette interview.
Le précédent ouvrage était non-écrit. Nabe avait souhaité que le roman rejette toute écriture, ce qui était parfaitement en cohérence avec le sujet et qui avait donné beaucoup de travail à l'auteur. Il avait dû s'y reprendre à plusieurs fois, contrecarrer sa tendance naturelle. En tout, il lui avait fallu quatre ans pour faire aboutir son projet et ce fut une magistrale réussite puisque L'homme qui arrêta d'écrire est un chef-d'œuvre qui a beaucoup fait parler de lui, d'abord en raison du concept de l'anti-édition inventée par Nabe, puis à cause du bouquin lui-même.
Cette fois ci, tout est allé très vite, et je suis sans voix devant le talent de Nabe qui lui permet d'écrire aussi magistralement, avec une vision tellement lucide des choses, en si peu de temps...
Je repère d'ailleurs une coquille à la page 31. La phrase Car Rama a un beau visage, mais son cul c'est la catastrophe. est répétée deux fois. Je sais que Nabe veille à la qualité artisanale de ses livres tout autant que leur qualité littéraire, mais je suppose que les petites mains ont dû, elles aussi, faire très vite, au point de laisser passer cette petite erreur(plutôt bien sentie... s'il avait fallu en choisir une...). Pour le reste, l'objet est impeccable, comme pour l'ouvrage précédent.
Le récit est à la première personne, c'est DSK lui-même qui parle. Franchement, j'adorerais me trouver dans sa tête au moment où il lira ce brûlot, ce qu'il ne manquera pas de faire, j'en suis sûr. De mon point de vue, il me semble que les choses ont exactement du se passer de la façon dont Nabe le raconte. Je n'y étais pas, bien sûr, mais ça semble tellement cohérent! La version de Nabe est peut-être bien la seule explication possible. Et puis, il faut savoir regarder les choses en face, à la lumière des innombrables témoignages, et ne pas se laisser embobiner par les omissions et les mensonges grossiers des politiciens et des journalistes. C'est ce que Nabe parvient à faire, selon moi.
Rappellons-nous que DSK avait fixé les trois sujets sur lesquels on l'attaquerait: les femmes, l'argent et la judéité. En faisant cette déclaration explique Nabe, il prenait un coup d'avance, comme aux échecs, et pouvait répondre lorsque ces attaques seraient lancées : Vous avez vu? Je l'avais bien dit! En gros, ce sont les trois sujets qui sont évoqués dans le bouquin.
Sur la question du rapport de DSK avec les femmes, je suis convaincu que Nabe tape précisément dans le mille. L'ancien directeur du FMI ne comprend pas en quoi son attitude est repréhensible ou agressive vis-à-vis des femmes. Il envisage, intellectuellement, que cela puisse lui porter préjudice mais, dans le fond, il ne voit pas le problème. Tout cela donne naturellement lieu à quelques passages pornos bien sympathiques. Le personnage de DSK, de part son statut de violeur international officiel, attire en effet beaucoup de jeunes vamps qui n'aspirent qu'à se donner à lui, ce qu'il réussit à faire en douce de la régulière, malgré les conditions strictes de sa rétention dorée. Il veut baiser et il baise! Si ça se passe mal, c'est parce qu'il s'est laissé emporter, mais c'était sans intention méchante. Au moment ou j'écris, j'apprends d'ailleurs que le dossier Tristane Banon est classé, à cause la prescription, mais que l'enquête a démontré qu'il y avait bien eu agression sexuelle... Nabe a bien tapé dans le mille. Le personnage DSK est le seul qui mesure un peu le mal qu'il a fait à ces femmes, il est le seul à expliquer pourquoi elle ne se sont pas mieux défendues. Somme toute, il est archi-coupable mais demeure le seul personnage un peu attachant au milieu de ce panier crabes et de requins.
En ce qui concerne l'argent, Nabe en fait finalement surtout un sujet d'humour. Il tape pas mal sur l'origine de cet argent - qui est celui d'Anne Sinclair - en dévisant sur les relations étranges qui existent entre l'art et les affaires (puisque la fortune d'Anne Sinclair vient de son grand-père marchand d'art).
Pour la Judéité, Nabe étant Nabe, il en fait beaucoup! Ceux qui ne sont pas bien à l'aise avec ça diront encore que c'est de l'antisémitisme, les autres pourront en rire, car c'est très drôle.
Dans les trois cas, tout tourne beaucoup autour d'Anne Sinclair qui symbolise les trois sujets à elle toute seule. Qu'est-ce qu'elle s'en prend pour son grade! On peut dire que Nabe déboulonne sacrément l'icône. Je m'imagine mal comment elle pourrait ne pas l'attaquer en justice... D'ailleurs Nabe écrit, à la page 74 (c'est DSK qui parle en premier alors qu'il est en train de lire le journal):
- Tu as vu, Anne, cette petite annonce officielle p15? Marc-Édouard Nabe a créé une SARL pour éditer et vendre lui-même ses livres.
- Marc-Édouard Nabe? Il emploie le mot "youtres"... Gérard Miller l'a dit!
- "Youtre", moi j'aime bien ce mot. C'est mieux qu'"israëlite", non?
- Nabe est une petite ordure, comme disait Simone Signoret.
- Tu exagères! Son "antiédition", c'est une sacrée trouvaille commerciale! Crois-moi, c'est l'économiste qui te le dit. Et puis moi, il me plaît, je l'ai croisé une fois, au Baron de la grande époque, il est très sympathique.
- Antisémite!
- Qui, lui ou moi?
- Vous deux!... Rachel aussi l'aime bien, ce Nabe... Je ne sais pas ce qu'elle lui trouve. En tout cas, qu'il ne s'avise pas d'écrire sur ton affaire. Sinon, je lui fous un procès au cul!
Nabe joue également aux échecs, semble-t-il. De toutes façons, si Anne Sinclair lui faisait un procès, je suis persuadé qu'il adorerait... N'oublions pas qu'il voue sa vie à la littérature.
J'ai ri en lisant, beaucoup et franchement. Il y a de l'humour chez Nabe, quoi qu'il en dise. Le passage à la prison de Rikers-Island est véritablement délectable, un pur joyau! Il y a aussi de la vérité. La vérité dépend beaucoup de l'angle sous lequel on aborde un fait. Prenons par exemple les interventions de Nafissatou Diallo à la télévision, les commentaires sont allés bon train et les avocats de DSK ont pu détourner joyeusement les propos de la femme de ménage à leur avantage. Mais quand Nabe en parle, au travers de son personnage DSK, on ressent la détresse de cette femme sur la tête de laquelle le ciel est tombé, d'autant plus fort qu'elle a eu le front d'essayer de réagir.
Ainsi, grâce à Nabe, je comprends ce mécanisme qui a permis à DSK de sortir "blanchi" de cette affaire terrible et comment c'est la pauvre bonniche qui en a finalement payé les frais. J'entre aussi dans les hypocrisies invraisemblables des commentaires faits de la France, notamment par les socialistes, vus par le prisme du DSK de Nabe. Là encore, je comprends mieux l'inconcevable absence de morale de ces personnages à qui je ne confierais pas la garde d'un pays.
Au final, je ne rigole plus, malgré le coup de théâtre hénaurme de la fin. Car ce que décrit Nabe, c'est cette impitoyable loi du plus fort qui régit trop souvent notre monde. Les gens comme DSK s'en sortent face aux gens comme Nafissatou Diallo, ils ont tous les atouts dans leur manche et surtout celui-ci : ils n'ont pas le premier commencement de scrupule ni d'honnêteté. Les sans grade n'en ont pas toujours non plus, j'ai largement pu le constater au cours de cette affaire qui m'a profondément bouleversé. Car ce n'est pas l'affaire elle-même qui est impitoyable, il ne s'agit jamais que d'un sombre fait divers, c'est ce qu'elle a révélé qui est épouvantable. Ce monde est sans pitié, inhumain. Nabe fait ressentir cela et devient, de même coup, le meilleur défenseur des faibles. Quand je pense qu'on l'accuse de tous les maux au lieu de regarder la médiocrité ambiante en face... On est encore bien loin de la civilisation.
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