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« L’enculé » de Marc-Edouard Nabe
Voilà le roman le plus drôle que j’ai lu depuis très longtemps ! L’enculé de Marc-Edouard Nabe. L’enculé, c’est Dominique Strauss-Kahn, celui qui, maire puis ministre puis président du FMI, a niqué le monde entier, au sens propre comme au figuré et qui, le 14 mai dernier, s’est fait baiser pour avoir sauté (sur) sa femme de chambre, Nafissatou Diallo, dans la suite 2806 du Sofitel de New York.
Le livre n’est pas un pamphlet au vitriol où l’auteur règlerait ses comptes. Non, c’est bien mieux ! C’est un roman. Un vrai roman ! Pendant toute la durée de l’affaire, nous, les spectateurs éloignés, n’arrivions pas à croire cette histoire si rocambolesque, si peu crédible tant la réalité dépassait la fiction : le président du FMI, donné gagnant à la présidentielle de 2012, se fait coffrer pour tentative de viol et emprisonner à Rikers Island, risquant 74 ans de prison ferme ! On nageait en pleine fiction ! Certains criaient au complot… Rien que ça.
Suivant l’affaire au jour le jour, Nabe a pris les faits un par un avant de les passer dans la fabrique à roman. Le narrateur est Dominique Strauss-Kahn en personne. C’est lui qui raconte à la première personne. C’est son point de vue, son ton, sa personnalité, sa vision du monde. On rit. Parfois jaune tant le personnage est détestable, ou tant les réflexions sont irrespectueuses. Car DSK est, dit-il en parlant de lui-même dans le roman, un véritable monument de saloperies. Les autres, tous les autres, il n’en a simplement rien à foutre. Tout ce qui l’intéresse, c’est se taper la prochaine minette qui passe, qui s’offrira à lui ou dont il prendra possession. Au diable l’avarice ! L’homme de 62 ans oublie rapidement son destin et il en faut de peu pour que Docteur Dom’ devienne Mister Queutard. Car niveau coureur, 100 mètres, marathon, saut en hauteur, en longueur, à la perche, DSK est une médaille d’or innée. Tout ce que DSK incarne, Nabe le déteste. Se plonger dans sa tête, l’occasion de voir de près ce qu’il y a de plus repoussant dans la nature humaine et le détourner par l’humour, l’ironie, la dérision, la satire, et toutes les armes de la plume.
Plus on lit le roman, plus on rit. Pour Nabe, l’écriture et la jubilation ne font qu’un, on sent bien qu’il se contorsionne de rire en écrivant. Et le lecteur jubile en lisant. Car il ne cesse de repousser les limites de l’humour. Tiens, oui, l’humour. Parlons-en. Nabe se montre l’auteur le plus imbibé d’humour juif que je connaisse. Mais il n’est pas juif, me direz-vous ? C’est vrai. Mais l’humour est avant un état d’esprit. On l’a ou on l’a pas. Nabe a trop d’esprit, de finesse pour qu’on le lise au premier degré. Le roman tout entier est un pantone de l’humour. De l’esprit Hara Kiri et Charlie Hebdo dans ce qu’il a de plus corrosif et décapant. Nabe est un auteur juif. Du type Ajar. A la lecture de L’enculé, impossible de ne pas penser à Pseudo, signé Emile Ajar, écrit par Romain Gary qui sous la plume d’Ajar raconte son parcours, son aventure tout en faisant un portrait satirique de Tonton Macoute, Romain Gary. Ajar, le dibbuk de Gary comme Gengis Cohn est celui du commandant Schatz ou Nabe celui de DSK ou, encore, celui d’Alain Zannini.
L’enculé de Nabe met en scène DSK avec toutes les personnalités politiques qui existent dans la vie et dont il transpose avec son imaginaire, à commencer par sa femme Anne Sinclair, obsédée par la Seconde Guerre Mondiale, dont DSK devient allergique, le poids quotidien de l’Holocauste pour ce juif non pratiquant est trop lourd à porter. Relation de couple attraction-répulsion qu’on trouve dans un autre genre d’humour noir dans Chien blanc de Romain Gary, surtout ces pages caustiques sur les Black Panthers qui envahissent son appartement car défendus et sponsorisés par sa femme Jean Seberg… Suivent aussi le procès, les arguments d’un cynisme épouvantable de ses avocats Brafman et Taylor, toute la bande de focus parisiens, les mots de soutien, puis l’abandon… Car Nabe suit à la lettre les événements : salle de bain, arrestation, Rikers Island, liberté surveillée, etc…
Et on rit. On ne cesse de rire. Un roman cynique ? S’il est pris au sens de mépris et de désabusé, même pas. Le personnage DSK est le plus je-m’en-foutiste qu’on puisse trouver : rien à foutre des valeurs morales, rien à foutre des autres, rien à foutre de l’histoire, tant qu’il peut jouir avec la première venue. Il vit au premier degré. En revanche, ses avocats sont de purs cyniques. A l’histoire réelle, Nabe creuse tout un imaginaire, mêle de la satire à des petits détails burlesques et mordants, dont il a le secret. La force du roman de Nabe est que les personnages sont complexes et l’histoire bien construite. Pas de manichéisme bidon et facile. DSK est aussi bien le gros dégueulasse à la Reiser que le pauvre type qui fait pitié qui en devient presque sympathique. Les situations, les dialogues, la succession des épisodes sont très serrés. La verve aiguisée, pas de superflu. Irrespectueux et iconoclaste, le dibbuk Nabe est avant tout un grand styliste.
Peut-on rire de tout ? Assurément !
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Le livre est disponible uniquement sur la plateforme internet de Nabe.
Le Ph de ce roman indique le niveau 2 « Corrosif », près des 100 % d’acidité sur l’échelle de l’Acid Test, pour sa puissante qualité abrasive.
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