Pacôme Thiellement - Tous les chevaliers sauvages - Tombeau de l'humour et de la guerre - 2012
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C'est au printemps 1959 que Louis Pauwels interviewe Louis-Ferdinand Céline pour la télévision française. Dans les bruits de chiens et d'oiseaux, sous les pas des danseuses qui répètent au premier étage, le journaliste pose à l'écrivain la question « impossible » par excellence :
– Louis-Ferdinand Céline, croyez-vous à l'amour ?
– Si on prend la vie comme une chose très amusante, répond Céline, eh bien, évidemment, en avant pour l'amour, alors ! Avec toute sa vulgarité. Mais par exemple, je n'aime pas ce qui est commun, n'est-ce pas, ce qui est vulgaire. Je veux dire qu'une prison est une chose distinguée parce que l'homme y souffre, n'est-ce pas, tandis que la fête à Neuilly est une chose très vulgaire parce que l'homme s'y réjouit. C'est ainsi, la condition humaine.
En Indochine, Georges Bernier ne fait pas que manger des morceaux d'homme. Chose très amusante, il vit également sa première histoire d'« amour » avec une paysanne nommée N'Guyen-Ty. Concentrant la violence au point d'apparaître comme un élixir d'acidité, Hara-Kiri sera jaune comme le Japon dont il tira son nom et son image, le petit Nippon se faisant seppuku, mais il sera également jaune comme celle que Choron appellera l'« amour de sa vie » : la Vietnamienne N'Guyen-Ty. Marc-Edouard Nabe retranscrit un long et bouleversant monologue choronien sur N'Guyen-Ty dans le premier tome de son journal intime, Nabe's Dream :
La haine de la sentimentalité, la haine des larmes amères et de la pitié, sera une constante d'Hara-Kiri. Sous l'influence du cinéma hollywoodien et de la chanson d'amour, prenant son point d'appui sur la disparition presque totale, après guerre, du mariage arrangé, et par la diminution de l'influence des religions d'État, impliquant alors un surinvestissement affectif dans le domaine de l'accomplissement sentimental, l'amour devient le coeur de la manipulation des affects individuels par les puissances d'argent et de mort. Les filles sont « éduquées » par les récits d'« apprentissage» du cinéma et de la chanson pour chercher leur épanouissement personnel dans l'amour, comme les garçons dans la réussite sociale, et ils et elles enchaînent des déconvenues qui ont pour conséquence la nécessité de combler cette attente à travers des produits qui officient comme autant d'objets de substitution. En outre, l'hypertrophie de la question du deuil, et l'idée d'une impossibilité d'achever celui-ci, est la contribution particulière de la psychanalyse à ce ramollissement de la société, supposé nous maintenir à l'état larvaire, entre la mort indépassable et l'amour introuvable, cherchant une stabilité émotionnelle dans les médiocres récits de la télévision et les tristes promesses des politiques. Hara-Kiri est anti-amour comme seul Louis-Ferdinand Céline avait pu se permettre de l'être précédemment, et dès Voyage au bout de la nuit, dont c'est le coeur du coeur : « L'amour c'est elle la misère et rien qu'elle encore, elle toujours, qui vient mentir dans notre bouche, la fiente, c'est tout. Elle est partout la vache, faut pas la réveiller sa misère, même au chiqué. » Hara-Kiri est anti-amour comme le sont, à la même époque, William Burroughs (qui dira avec mépris: « L'amour est une invention des femmes »), Frank Zappa (et sa haine de la chanson sentimentale, pour des raisons « esthétiques ») et les Monty Python (dans leurs insultes lors des funérailles de Graham Chapman en 1989). Non seulement face au plaisir mais surtout face à la peine, Hara-Kiri se tient droit, sans la moindre commisération, sans autoapitoiement, toujours à la hauteur de sa rage et de sa sauvagerie. Deux morts essentielles marqueront les derniers jours d'Hara-Kiri : celle de Reiser en 1983 et celle d'Odile Vaudelle, la compagne du professeur Choron, en 1985. Lors de la mort de Reiser, l'équipe produira une couronne mortuaire avec l'inscription « De la part de Hara-Kiri en vente partout », Cavanna aura une de ses belles formules tapantes (« Le dernier qui restera se tapera toutes les veuves ») et le magazine reprendra sa couverture sur Franco pour le célébrer ( « Reiser va mieux : il est allé au cimetière à pied »). Lors de la mort d'Odile, dans le numéro 287 du mensuel, Choron se fendra d'un roman-photo sur deux pages intitulé Les Malheurs du professeur Choron où il apparaît, les yeux sombres, et une poupée à l'index, dans une situation burlesquement sinistre, avec croque-morts et tombeau :
– J'ai beaucoup souffert. Regardez mon doigt. J'ai beaucoup souffert. J'ai été marié une fois. Regardez mon doigt. Odile, ma compagne de trente années, est morte. J'ai beaucoup souffert. Regardez mon doigt. Les salauds de croque-morts en fermant le cercueil m'ont claqué le couvercle sur le doigt. Mais je vais me marier une deuxième fois et si je suis veuf encore une fois, alors là, les croque-morts, y m'auront pas. Parce que plus jamais je n'essayerai de mettre mon doigt entre les cuisses de ma femme une dernière fois.
Cette haine de l'amour fera l'objet d'un monologue, déclamé alors qu'une fête grandiose bat son plein, en décembre 1984, pour la sortie du Psikopat de Carali rue des Trois-Portes. (« Je suis très heureux, y dit notamment Choron, de recevoir ce soir les gens qui ne lisent pas Hara-Kiri: le directeur de France-Soir reçoit-il tous ceux qui ne lisent pas France-Soir ? ») Sont présents, entre autres, Cavanna, Gébé, Wolinski, Fred, Delfeil de Ton, Willem, Gourio, Sylvie Caster, Jacques Sternberg, Charlie Schlingo, Edika, Régine Deforges, Jean-Michel Ribes, Jean Teulé, Nicoulaud, Arnaud Baumann, Luis Rego, Marcel Zanini, Sam Woodyard et Jean-Christophe Menu. Choron, au milieu des vapeurs d'alcool et des éclats de voix, de la musique, des rires et de la fumée, se met à improviser un discours planétaire, retranscrit par Marc-Edouard Nabe dans son journal intime:
– Savez-vous que Jupiter ce soir est en train d'enculer Vénus, pendant que Neptune fout son doigt dans le cul de Jupiter ? Les astres voudraient bien savoir ce quit se passe sur la planète de débauche ! La planète Hara-Kiri ! Qu'on nous laisse nous baiser dans le cosmos ! Qu'on nous laisse nous enculer ! Nous entre-tuer ! Nous éventrer ! Nous suicider ! Nous sommes la planète enragée ! Les marchands d'amour, on les emmerde ! Disparaissez de la planète Hara-Kiri ! Sur la planète Hara-Kiri il n'y a ni tendresse ni amour ! À bas l'amour ! À bas la tendresse! Vive la planète Hara-Kiri ! Vive la planète Hara-Kiri !
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Ainsi, dans Rideau, un texte originellement publié en 1990 dans le numéro 37 de L'Idiot international, dirigé par Jean-Edern Hallier, et qu'accompagnent des images de Gébé, Placid et Pascal, Marc-Édouard Nabe a raison de dire des comiques de son époque, Guy Bedos en tête, que « leur cible est devenue leur public ». La provocation, la transgression, la violence verbale et l'humour salace sont désormais devenus les modes opératoires de communication de toutes et tous. C'est vrai de tous les imitateurs, toujours moins stupides et agressifs que leurs cibles à mesure que la « garde » politique se renouvelle. Face à des as de la provocation comme les politiciens actuels, disposant des techniques de communication les plus efficaces qui soient, le principe du stand-up est devenu un mode opératoire si grossier que Trey Parker et Matt Stone ont pu le représenter dans la quinzième saison de South Park sous la forme de Funnybot, un robot accumulant les blagues selon un algorithme automatique simplifié. Dans un épisode de la saison 10, Cartoon Wars, Parker et Stone avaient également montré les scénaristes de Family Guy, un dessin animé à l'origine d'une « affaire » comparable à celle du pseudo-Charlie à la même époque – la représentation « humoristique » du prophète Mahomet –, comme un gigantesque aquarium où des lamantins composent leurs sketchs à partir de ballons colorés balancés dans un ordre ou dans l'autre... On ne peut dès lors s'empêcher de voir la rédaction du pseudo-Charlie actuel comme une cage où des cochons d'Inde répondant à des petits noms monosyllabiques drolatiques s'occupent à une besogne analogue, dans une ignorance béate, sous le regard tendre des policiers et des politiques.
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Bibliographie
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Marc-Édouard Nabe, Nabe's Dream, Éditions du Rocher, 1991.
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