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Tous les critiques n’ont pas la haine
« Je n’ai jamais participé à un colloque qui ait débouché sur quoi que ce soit ! ». On entre dans un colloque pendant une intervention, on entend une chose pareille et on n’a qu’une envie : fuir ! Sauf si l’orateur est le spécialiste du XVIIIème siècle Jean Goldzink, aussi brillant que provocateur ; on reste tout de même en se disant qu’il fait certainement allusion au libertinage et à la politique dans les Lettres persanes, et que l’on a tout à gagner à écouter l’auteur d’un Essai d’anatomo-pathologie de la critique littéraire… De toute façon, un colloque débouche au moins sur la publication de ses Actes (non, ce n’est pas toujours inutile) ; quelle que soit l’affluence, les travaux laissent une trace érudite. N’y manque que le grain de la voix, le tremblé de l’émotion, l’imprévu du happening. Ainsi ce colloque sur les facultés de juger, justement, qui se tenait jeudi et vendredi derniers à l’université Paris-Diderot (ici tout le programme des réjouissances). Il s’agissait d’examiner l’acte critique au prisme de la violence. Des universitaires y côtoyaient un psychanalyste, un écrivain et naturellement des critiques. Ils ont échangé des mots sans pour autant en venir aux mains. De quoi démentir la réputation de l’Université (un conservatoire de haines recuites) et celle des rubriques culturelles de nos gazettes (une arène de mesquineries et de rancoeurs)
Puisque la critique est violence par définition, comment rendre socialement, politiquement, universitairement acceptable et partageable notre propre violence pulsionnelle ou passionnelle à travers l’acte critique ? s’est interrogée Evelyne Grossman avant de chercher le lien entre cette violence et la prétention à l’autorité du critique. Une fois établie la part entre la critique de démonstration rationnelle et la critique pulsionnelle, quasi épidermique, moins motivée par le texte que par l’auteur, et donc la distinction non moins nécessaire entre critique universitaire et critique journalistique, on put enfin pénétrer au cœur de cette fameuse violence. « La question de la critique de bonne foi ou mauvaise foi mène directement à la paranoïa car c’est bien d’interprétation qu’il s’agit » prévint le psychanalyste Paul-Laurent Assoun avant de rappeler que la pulsion de mort à l’œuvre chez certains critiques n’était pas nécessairement morbide ou mortifère. Tous ne veulent pas tuer, ce qui devrait être de nature à rassurer certains auteurs. Il en est qui aiment
publiquement pointer des failles dans les livres animé d’un esprit positif (mais si) voire constructif (si, si). Tous les critiques n’ont pas la haine même s’ils ont la dent dure. « Le critique, comme le veut approximativement son nom – critiquer, c’est séparer, disjoindre –, est un destructeur. Il sépare nécessairement l’œuvre. Il la détruit en la rendant visible à elle-même » pouvait-on lire dans le Lautréamont et Sade de Maurice Blanchot, maintes fois cité au cours de ce colloque, notamment par Evelyne Grossman, non sans souligner que celui qui détruit ajoute… Si la critique peut être aussi féconde que destructrice, il faut reconnaître que certains intellectuels se livrent souvent à une entreprise de liquidation radicale de l’autre. Ce qui fut le cas par exemple de Jacques Derrida. Evelyne Grossman, qui avait interrogé le philosophe sur sa violence, rapporta sa réaction : « Quand je crois à la vérité de quelque chose, je ne peux pas m’en empêcher ». Certes, certes… Mais on observera que les plus sensibles de l’épiderme ne prennent jamais la mesure des blessures qu’ils infligent.
Au fond, qu’est-ce qui est violent ? Pas l’ironie, fut-elle cinglante, dès lors qu’elle est argumentée. Quoi alors ? « Une critique qui renvoie le lecteur à son état de consommateur et donc à sa propre solitude » jugea Christophe Kantscheff. « Lire en ennemi, c’est lire dans une perspective critique, comme le fit Eric Marty avec Althusser. Lire en ennemi est moins violent que critiquer en faux-cul » jugea Jean Birnbaum. « Le refus de discuter » trancha Jean Goldzink. Pire que la haine : la négation, le déni, l’ignorance de l’autre, l’indifférence qui serait le stade suprême de la haine. La haine vous fait exister, le silence vous fait mourir. Pour illustrer sa communication sur « L’impossible non-violence de la critique », Thomas Clerc, qui a récemment changé de statut et abandonné celui de critique pour celui d’écrivain, fit subir « une violence métaphorisée » aux livres des auteurs (Catherine Millet, Guillaume Dustan, Renaud Camus, Virginie Despentes, Christine Angot, Michel
Houellebecq, Marc-Edouard Nabe) qu’il avait jadis critiqué : « Mon hypothèse est que l'autobiographie violente qu'ils
incarnent (et la critique en miroir) rejoue sur un mode dégradé la
violence des avant-gardes » ; chaque fois qu’il les évoquait, il les jetait à terre au moyen de sa canne-épée. Cette théâtralisation,
qui fit passer le colloque du côté de la performance, ne manqua pas de susciter une réaction agacée de Pierre Jourde. Un âpre débat s’ensuivit sans qu’il fut nécessaire d’en appeler aux forces de l’ordre pour maîtriser le bretteur. Elles l’eurent crossé, néologisme baudelairien rappelé par Antoine Compagnon qui rappela que le poète avait également forgé « éreintage », sur le modèle de l’étripage, plus rude que l’éreintement. L'ombre de Baudelaire flotta agréablement sur les débats, de même que celle de Félix Fénéon, grâce à l'intervention de Patrick Kéchichian et son utile rappel du F.F. le critique de Jean Paulhan.
Dans Alphabets (traduit de l'italien par Jean et Marie-Noëlle Pastureau, 552 pages, 28 euros, L’Arpenteur), festival d’intelligence, de finesse et d’érudition critiques, au chapitre « Littérature et venins », Claudio Magris convient que tout groupe constitué, de la famille au bureau, se révèle être à l’occasion le théâtre de grandes et petites haines, mais que chez les écrivains, c’est porté à son paroxysme. Il s’agit le plus souvent d’affirmer sa vision en niant celle de l’autre ; ce qui est excusable si une souffrance en est l’origine ; or le plus souvent, ce n’est que narcissisme exaspéré, prétention jalouse et manque d’assurance. Les prix littéraires sont le lieu géométrique où s’épanouit l’envie dans ce qu’elle a de plus bas, de plus exclusif et de plus inhumain. Cela peut prendre parfois un tour insoupçonnable. Magris se souvient qu’ayant écrit une critique laudatrice d’un écrivain qu’il appréciait, non sans souligner les qualités d’un autre écrivain du même endroit, il reçut une lettre acide et outragé du premier : « Il me dit explicitement que, dans la ville où il vivait, il n’y avait de place que pour un seul écrivain, pas pour deux, et donc que mon article à la louange d’un autre lui avait fait du tort ».
La violence intellectuelle n’est pas dans l’invective mais dans la catégorisation. La gentillesse ou la méchanceté en critique ne veut rien dire. Un critique juge par rapport à un absolu de la littérature, qu'on se le dise !
(Illustrations Daniel O'Connor, Quint Bucholz et Madeleine Wilson)
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