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Il faut me voir quand je me trouve dans une librairie : j'ai l'air d'un gars très sérieux, certains jours. Il se peut que je le sois. Une expédition dans une librairie, en ce qui me concerne, ce n'est pas le trip à la supérette du coin pour acheter mes six rouleaux de pq et puis au revoir. C'est plein de défis, de dangers. C'est ce qui rend la chose intéressante, insupportable. Je n'ai pas un rond, et je vois dix mille titres tous plus intéressants les uns que les autres. Je repars quand même avec des bouquins, car je suis faible. Je ne suis même pas un voleur. Mais ça, c'est à la fin de l'expédition : auparavant, j'ai peut-être passé une heure, je ne sais pas, à examiner presque tous les rayons. Je dis « presque » car je consacre peut-être moins de temps à la littérature de langue anglaise ; non qu'elle ne m'intéresse pas, mais j'ai tendance à la lire dans les versions originales. Tout le reste, en revanche... C'est très prétentieux de ma part, mais beaucoup de choses m'intéressent. J'ajoute immédiatement : chers connards, chers amis, je n'ai aucune prétention à l'omniscience.
Puis vient la minute de la flatulence : devant les dernières daubes et rinçures que les libraires doivent tolérer afin de maintenir à peu près à flot leur chiffre d'affaires (déjà chancelant, à ce que je sais). En fait, je suis devenu une usine à gaz. Mais si je garde tout ça en moi, ça me tord le ventre. Je contourne la difficulté en privilégiant les heures creuses, le genre lundi après-midi à 14h50. Tout le monde tire encore la gueule du week-end précédent, les nouveaux arrivages de livres se font souvent le mardi, car personne ne livre le dimanche. Je flatule donc sans que ça gêne trop, entre les pièces de théâtre et le rayon poésie, ces zones désertiques. Tout s'est accumulé avant, sur mon passage. Mais c'est là-bas, dans l'arrière-monde de la librairie, que je me déleste. Qu'Eschyle et Pessoa me pardonnent, je n'ai rien contre eux, bien au contraire.
Après, je peux aussi tomber sur du personnel sexy. Certains fantasment sur les infirmières, moi non. Les petites libraires, par contre... J'en connais des très bien. Très bien, c'est-à-dire qu'elles et moi on pourrait se dire beaucoup de choses, planqués dans des alcôves de papier (je connais des librairies labyrinthiques). C'est l'autre danger. L'autre joie, plus exactement. Notez bien que je conserve ma mine concentrée, pendant ces minutes intenses. Suis-je en train de redécouvrir un ars erotica, derrière mon air sérieux ? Un ass erotica pour l'homme au book ? Sunderland, satyre du format poche ? Coureur de nouveaux arrivages ? La clientèle n'est pas mal non plus, parfois. Quand c'est plein, en fin d'après-midi, ou le samedi, j'adopte davantage la mine blasée de l'observateur qui ne découvre que de l'insignifiance pour vieilles biques germanopratines. Je tombe le masque, pour dire ça autrement. L'été, autrefois, je me faisais souvent aborder au rayon livres d'une certaine centrale d'achat : des femmes me prenaient pour un vendeur, car je portais des espèces de blouson fins et dépourvus de manches (le genre avec des poches un peu partout, comme si j'allais à la pêche). Marrant. Je ne faisais rien pour disperser l'illusion et les renseignais sans me tromper. Echanges très souriants. J'appréciais beaucoup le quiproquo.
J'ai un monte-charge devant les yeux. Ou un ascenseur, je ne sais pas, il fait un peu sombre dans cette partie du dédale. Je distingue tout de même un chariot de nouveautés pas encore retirées de la cage. J'ai aussi une inquiétante envie de déféquer, une dépression fécale est en train de se creuser à grande vitesse dans mon ventre sans que je l'aie sentie venir. J'entre dans la cage, la porte se referme derrière moi alors que je n'ai pas actionné la moindre commande, et la cabine descend. Je me retrouve au sous-sol, dans un entrepôt de livres. Des gens, hommes et femmes, dans une pénombre plus ou moins attaquée par des néons à mouches mortes, chient à même le sol, les uns devant les autres. Sans rien dire, je les imite car moi-même, je ne tiens plus. Je lâche un étron. Puis un deuxième. Puis un troisième. Un quatrième. Taille et consistance identiques. Il me semble reconnaître des visages. L'ambiance est bonne, c'est tout juste si on ne va pas échanger nos merdes pour dégustation, par courtoisie en somme. Puis, je me dis malgré tout que je vaux mieux que ça. Je me torche avec quelques pages arrachées à la dernière rinçure en date d'un vieux con droit-de-l'hommiste, salue la compagnie (qui, effectivement, se met à goûter très poliment aux colombins qui jonchent le sol), remonte au rez-de-chaussée et me réveille sur mon canapé. Mes intestins et ma vessie se portent bien. Je ne me suis pas chié dessus tandis que je dormais. C'était juste un petit coup de fatigue mais vingt minutes de sommeil, un rêve intéressant et il n'y paraît plus.
Je sors, prends le tram, me dirige vers le centre-ville. Sur mon siège, pas percé, je lis Au régal des vermines, l'affreux et somptueux brûlot de Nabe. Des gonzesses assises en face de moi me regardent, se regardent à la dérobée : c'est quoi ce bouquin, avec sa couverture noire, ses grosses lettres rouges, et ce titre ? Et c'est qui ce mec en train de lire, avec sa gueule pas rasée?
Mes chéries, Nabe n'était pas dans mon rêve. Nabe est réel. De temps en temps, je sors de ma poche intérieure mon crayon de bois, souligne un passage. Je murmure « excellent, excellent », car ça l'est. Et retiens en particulier cette phrase : « On ne lit jamais assez. C'est en lisant comme un fou, moitié illuminé, moitié malade, qu'on entre dans cette espèce de rumeur interne, de monologue incessant qui permet d'écrire. » Je relève la tête, souris aux deux filles qui ne savent pas trop sur quelle fesse reposer. C'est clair, dans leurs yeux je vois tout de suite ce qu'elles consomment, en matière de littérature. Je sens que je vais reprendre ma fonction d'enseignant de lettres, mais plus en salle de cours, et en dehors des oukases ministérielles.
« Vous connaissez ?... » leur dis-je avec un sourire, en montrant le Nabe.

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