Article de Patrick Besson : Qu'arrive-t-il à Marc-Edouard Nabe ? - Le Figaro Magazine - 08 décembre 2001
Nabe, l'indic tout court
Qu'arrive-t-il à Marc-Edouard Nabe ? Le voici transformé, dans ses récentes apparitions télévisées, en ayatollah d'on ne sait quoi. C’est le prédicateur pour rien, le prophète d'aucune bonne nouvelle. De sa voix pointue de gourou débutant, il menace dans le vide, vitupère en biais, accuse dans le vague, suspecte n'importe qui et dénonce tout le monde. Ne serait-il pas en train de devenir un Daeninckx bis, tenant ses fiches de police privée au net dans son journal intime ? Indic de Dieu, ai-je écrit un jour à son sujet. Et si c'était un indic tout court ? Après s'être successivement pris, de 1985 à aujourd'hui, pour Suarès, Joyce, Céline, Pound, Strindberg, Fassbinder, Soutine, Mozart, Powys et Mile Davis, Nabe nous joue aujourd'hui saint Jean. Normal, il revient de Patmos. Et pour voir quoi ? Les quatre cavaliers de l'Apocalypse attaquer, début septembre, les Etats-Unis d'Amérique. En plus, ça s'est passé le jour de l'anniversaire de sa mère ! La mère de Nabe, parce que celle de saint Jean, on ne sait pas quel jour elle est née. Et l'attentat a lieu, par surcroît, dans la ville où lui, Marc-Edouard, a été conçu : New-York. Trop de hasards troublants, non ? Ce sont des signes. Des signes de quoi ? Nabe ne le dira pas. Il sait bien que pour embobiner les foules il faut rester dans le trouble, le flou, le mystérieux. Ou alors s'en tenir à un message simple, ressassé sans fin. Cette déclaration qu'il fait à chaque émission ou presque : "Je suis du côté des humiliés et des offensés" ça ne pas mange pas de pain. Il y en dans tous les camps, des humiliés et des offensés. Il n’y a même que ça sur terre. La phrase a fait ses preuves, il est vrai qu'elle n'est pas de lui. D’ailleurs, presque rien chez Nabe n'est de Nabe : lunettes de Joyce, foi d'Hello, colère de Bloy, nœud papillon de Rebatet.
Même son nom lui a été donné par des camarades de classe. Il remplit son journal de ses proches et les livres de ses lectures. Sa vidéothèque lui tient lieu d'imagination. C’est un patchwork doublé d'un entonnoir. Dans la terreur de n'être personne, Nabe n'a trouvé qu'une planche de salut : le fanatisme de lui-même. Il n'écrit pas pour les masses mais pour la messe, celle qu'il serait logique de célébrer en son honneur. Il ne veut pas qu'on le lise, mais qu'on le prie. C’est l'amer Teresa. Il dit qu'il se ferait tuer pour ce qu'il écrit, mais personne n'a envie de le tuer, c'est lui qui a envie de tuer tout le monde. Je suis un grand écrivain parce que je le dis. Le mieux est tout de même d'être un grand écrivain parce qu'on le fait. Nabe passe sa vie en imitations de génies et en simulacres de chefs-d’œuvre, alors que ce qu'il a de plus intéressant c'est, comme tout le monde, lui-même. Sa vraie personne, si poétique et douce, restera-t-elle à jamais blottie dans les plis de ses déguisements successifs, comme au fond d'une grotte, celle de Ben Laden, par exemple ? C'est pourtant grâce à elle et à elle seule qu'il fera peut-être un jour le beau tableau, la jolie chanson ou le grand roman que tout le monde attend de lui, même ses amis.
Patrick Besson
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