On s'est tout fait : Interview de Hélène Hottiaux par Taddéï dans Sans Nom
Hiver 93-94Le couple d'aujourd'hui, libre et pornographique. Marc-Edouard Nabe est le premier écrivain qui cherche à rivaliser avec la vidéo. Dans son "Journal intime", il raconte en détail sa vie privée avec Hélène, sa femme.
Taddeï : Comment tu te sens dans la peau de ce personnage dont les moindres faits et gestes sont livrés en pâture aux lecteurs ?
Hélène : Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? Je ne vais tout de même pas lui faire un procès (rire) ! Cela n'a pas toujours été facile à vivre. Il y a eu des moments pénibles. Mais j'ai eu très vite conscience qu'il me donnait une sorte d'éternité. Même si j'ai l'impression que dans cinquante ans, les gens ne liront plus de livres, l'illusion de l'éternité est un cadeau qui ne se refuse pas.
Taddeï : Des moments pénibles ?
Hélène : Tant qu'il parlait de moi d'une manière transposée, dans "Au régal des vermines" ou "Le Bonheur", cela ne me dérangeait pas. Mais Nabe's dream et Tohu-Bohu, c'est notre vie toute crue! Je ne suis pas du tout exhibitionniste. Pour lui, les choses ne méritent pas d'être vécues si elles ne sont pas écrites ensuite, et pire encore, publiées. Moi, c'est le contraire, je vis les choses et je les oublie.
Taddeï : Votre vie sexuelle est racontée en détails. On dirait qu'il vous filme en permanence. Tu ne te sens pas comme une héroïne de porno involontaire ?
Hélène : Je suis trop immergée dans notre histoire pour en avoir conscience. De temps en temps, dans une soirée, on me regarde bizarrement, ou on me fait des allusions, mais le reste du temps, je n'y pense pas. Il n'y a qu'une scène érotique que je lui ai fait retirer, c'était vraiement trop hard. Les scènes sexuelles ne sont pas ce que je préfère dans le "Journal". Même si c'est lyrique, c'est trop anatomique à mon goût.
Taddeï : Quand tu as su que le "Journal" allait être publié, tu n'a pas eu peur des réactions ?
Hélène : j'ai eu peur qu'il se retrouve seul, que ce livre blesse profondément certaines personnes. Pour Marc-Edouard, tout doit être sacrifié sur l'autel de la littérature!
Taddeï : Et ta famille ?
Hélène : Heureusement que mon père est mort! Le choc aurait été terrible. J'étais très gênée par rapport à ma mère et à mes sœurs. Je ne leur ai jamais dit que ce livre existait.
Taddeï : Il y a vingt ou trente ans, le "Journal" aurait été interdit par la censure. Aujourd'hui, cela ne choque plus personne. Tu n'a pas l'impression que Nabe, en publiant sa vie privée par blocs de huit cents pages, participe activement à l'espèce de transparence pornographique qui caractérise le monde actuel ?
Hélène : Quelle transparence ? Le "Journal" est vécu dans la vie quotidienne, mais il n'y a rien de spectaculaire au sens où le cinéma et la télé sont spectaculaires, c'est-à-dire truqués. Cela dit, Marc-Edouard n'est pas aussi passéiste qu'il veut bien le croire, c'est quelqu'un de profondément ancré dans son époque. Innover reste sa grande obsession. Faire ce que les autres n'ont pas fait.
Taddeï : Tu penses quoi de votre vie quand tu la lis dans le "Journal" ?
Hélène : Ce n'est pas exactement notre vie. La littérature lui donne un côté romansque. Certains moments sont sublimés, je sais qu'il exagère dans l'interprétation, mais jamais dans les faits. Il a une façon de se voir lui-même qui n'est pas toujours la façon dont je l'ai vu moi. Mais il est très précis, notamment pour les dialogues, il a une mémoire extraordinaire. Et puis, tous les traits de son caractère n'apparaissent pas. Par exemple, il est arriviste, douillet, insensible à l'amitié... Mais c'est aussi un homme qui est très facile à vivre à partir du moment où on entre dans son délire. Quand ce n'est pas le cas, il peut devenir monstrueux et misogyne. Il a autant de mépris pour la femme qui s'offre que pour celle qui se refuse, peut-être un peu plus pour celle qui se refuse (rires). Finalement, aucune femme ne trouve grâce à ses yeux, sauf les chefs de fabrication et les putains!
Taddeï : Vous vous êtes rencontrés comment ?
Hélène : Sur un quai de gare, pendant son service militaire. Je l'ai remarqué tout de suite. Il rentrait à Paris en permission. Il avait déjà ce côté sombre et burlesque à
Taddeï : Il dit qu'il a mis cinq ans à te dompter.
Hélène : Tous les matins, je voulais le quitter. Il aime ce côté rebelle. Je suis sa femme, je n'ai jamais été sa groupie.
Taddeï : Tu es toujours aussi rebelle au bout de treize ans ?
Hélène : C'est quelque chose qu'il ne peut pas supporter. Comment se fait-il que je ne sois toujours pas sûre de lui, après toutes ces années ? Il a davantage la notion de couple que moi. Il voulait qu'on se marie, je n'ai jamais voulu. Je ne veux pas que notre histoire soit une affaire classée.
Taddeï : "On s'est tout fait", dit-il. Ca veut dire quoi ?
Hélène : Ca veut dire qu'on s'est fait du mal, en se déchirant beaucoup. On a vécu toutes les combinaisons possibles : les ruptures, les amants, les maîtresses, la pauvreté, l'embourgeoisement... On ne s'est jamais protégés.
Taddeï : Tu crois qu'on peut tout se faire ?
Hélène : Nous, oui. On ne se ressemble pas vraiment tous les deux, mais on a la même vision du monde. On est deux enfants barbares. On s'amuse beaucoup.
Taddeï : Au bout de treize ans, vous vous amusez toujours autant ?
Hélène : Oui, mais avec un troisième personnage, notre fils Alexandre. Le fait d'avoir un enfant enlève beaucoup à une femme, surtout dans les premières années. Sexuellement, je ne suis plus aussi disponible. Le "Journal" commence en 1983, mais la période que je préfère était avant, quand il n'était pas encore écrivain. Il avait davantage besoin de moi. Je lui servais d'ouverture sur le monde extérieur qu'il ne supportait pas. Je vivais des choses et je venais les lui raconter. On parlait beaucoup en ce temps-là, beaucoup plus que maintenant.
Taddeï : Grâce au "Journal", votre fils aura connaissance de toute la vie de ses parents, en entier et en détail. C'est unique en son genre. Tu n'as pas peur ?
Hélène : Si. Je n'aurais jamais voulu savoir comment mes parents faisaient l'amour, par exemple. J'espère qu'il n'en sera pas perturbé. Quand j'en parle à Marc-Edouard, il me répond qu'il aurait adoré disposer d'une telle documentation sur sa famille, je me demande si il ne dit pas cela pour se rassurer (rire) !
Taddeï : Un jour, je t'ai entendu dire : "Ce "Journal", il faudra bien que ça s'arrête un jour". Tu avais l'air d'en avoir assez.
Hélène : Il y a une pression terrible au bout d'un moment. Et puis c'est un boulot de dingue. Un tome tous les deux ans. Des mois de travail pendant lesquels il se replonge dans le passé et n'écrit pas d'autres livres. S'il décidait d'arrêter, je serais soulagée.
Taddeï : Il n'arrêtera jamais.
Hélène : Non, c'est sa grande œuvre. Ecrire des petits romans ne l'intéresse pas.
Taddeï : Tu as des regrets à part ça ?
Hélène : J'aurais aimé vivre avec un peintre. C'est sûrement plus reposant, plus sensuel. Ce n'est pas marrant de vivre avec un écrivain. Quand j'ai rencontré Marc-Edouard, il était peintre. Ca me plaisait bien. Et puis, il a mal tourné (rire).
Sans Nom : La revue des moeurs n°1
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