Article sur Tohu-Bohu dans Le Nouveau Recueil par Yannick Haenel - 1993
Marc-Edouard Nabe : Tohu-bohu, journal 2 (éditions du Rocher)
Amiel, se retournant vers les quatorze mille pages où sa vie s'était dissoute, ne vit dans la prolixité que le signe de sa propre ruine. Le journal de M.-E. Nabe, épais déjà de mille six cents pages pour trois ans (de juin 1983 à juin 1986), semble jouer de cette vocation à l'emplissement : la graphomanie est pour lui un acte de santé. L'intérêt du journal, dit-on, réside dans son insignifiance. M.-E. Nabe propose un compte rendu scrupuleux de toutes ses journées, tient registre de ses promenades, de ses conversations, de ses soirées, de son courrier, de ses scènes de ménage, de ses voyages, de ses achats, de ses lectures, de ses visites, de son intimité sexuelle, et voue son projet d'écriture au fantasme de l'intégralité (il joint au journal un résumé de sa vie avant juin 1983). C’est tendu par le souci contradictoire de la dépense et de la trace que ce journal entérine le caractère informe de toute vie, comme s'il s'agissait de capitaliser des preuves d'existence, non seulement de sauver sa vie, mais de la convertir entièrement en phrases et de constituer, face à une culpabilité joyeuse que l'écriture exténuerait et relancerait, une trame d'alibis.
Projet qui témoigne d'un rapport obsessionnel au langage, d'un inassouvissement écrit, dont la réalisation pose problème : la prolifération textuelle tient en effet ici de l'enregistrement, comme dans ces films expérimentaux d'Andy Warhol dans lesquels la caméra, posée dans un espace, filme à vide. "Matzneff, dit-il, c'est le type qui aurait vu Céline et qui, le soir, aurait inscrit sur son carnet : Vu Céline. Pas rasé. Il nous a tenu le crachoir pendant une heure. Passionnant." M.-E. Nabe, lui s'empare des détails jusqu'à l'inflation. Loin du narcissisme de chambre et des tonalités confidentielles, Tohu-bohu, au titre célinien, constitue moins une collection d'esquisses qu'un recueil de fresques. Ni carnet de litote ni support de l'œuvre, le journal selon Nabe est un texte en soi, qui se développe, de manière originale, par séquence. Le souci de la scène (et la structure romanesque, voire théâtrale qu'il motive) conduit M.-E. Nabe à "reproduire des dialogues, impératif qui confère à certaines pages la qualité de morceaux de bravoure, témoin ces après-midi avec la bande d'Hara-Kiri, ces portraits hilarants de Jean-Edern Hallier affalé à la Closerie des Lilas (" Je suis plus beau que Sollers. J'ai l'âge d'être à l'Académie française", page 1525), ces longs comptes rendus de concerts de jazz, lesquels nouent, en une sorte d'énergétique écriture, vibration, volume et mobilité du phrasé, ou cette visite burlesque, pages 1023 à 1029 à Arletty : "Céline, dit-elle, se déguisait en mendiant, il se voûtait exprès, ongles endeuillés, voix chevrotante".Le journal de M.-E. Nabe constitue avant tout un document sur certaines mœurs littéraires, sur "le monde de la littérature", mais aussi sur la comédie sociale qui le sous-tend : potins et portraits se croisent avec une drôlerie qui stigmatise la guerre des articles, le goût des stratégies, la manie des noms propres, l'avidité paranoïaque et les vanités rivales. Apprenti-écrivain, Nabe décrit ses débuts dans la vie littéraire sans épargner propre complaisance, raconte sa vie à Sollers (parrain vivace qui apparaît sur cent pages), ses affinités avec les "céliniens" et les mal vu (de Willy de Spens à Dominique de Roux), se gave de livres, se moque des "cumulards de l'approbation" et met en place sa propre figure d'écrivain, ralliant les maudits qu'aucune modernité n'a récupérés : Cowper Powys, André Suarès, Rebatet et Bloy, dont il possède le "masochisme du refus".
A lire ce journal, on comprend les mécanismes par lesquels on fait payer à un écrivain son caractère déplaisant, mais surtout la simulation névrotique que l'écrivain met en œuvre pour y répondre. M.-E. Nabe pousse le narcissisme jusqu'à reproduire les articles sur son premier livre, comme, récemment, Guy Debord, qui en fit une anthologie. Cette obstination dévorante à faire la chronique sociale de soi désamorce souvent les provocations acerbes d'un style dont l'emportement, mais surtout l'approximation et les négligences de potache ruinent l'efficacité. Cet entassement intéressant, faute d'une langue travaillée et de cette concision qui aiguise la phrase (et malgré la présence irradiante d'Hélène, dont le corps célébré s'impose comme le véritable sujet du livre), tombe finalement à plat.
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