Article sur Nabe et Zagdanski - Citizen K - juillet 2000
Deux en un.... le grantécrivain Marc Stéphane NABANSKI
Le 22 mars, Stéphane Zagdanski publiait son septième livre, Pauvre de Gaulle ! , un pamphlet de 580 pages. Le lendemain, Marc-Edouard Nabe lançait sur le marché le quatrième tome de son Journal intime, 1300 pages d'un coup. La concurrence entre les deux écrivains se manifeste tous azimuts : à qui le plus grand nombre de livres ? Le plus gros ? Le plus de presse ? Avec en point de mire la postérité. Deux ambitions démesurées, donc ! Deux mégalomanies insupportables ! Inexcusables si on ne sait qu'elles se manifestent dans l'étroitesse de deux petits studios, et que crier aide parfois à crever les murs. Beaucoup de bruit pour rien, dit le milieu littéraire, qui ne goûte que les phrases feutrées et les recettes mille fois éprouvées. Nabe et Zagdanski préfèrent, eux, tout mélanger : récit, essai, biographie, journal intime... Foutracs, incontestablement.
Dès Au Régal des vermines, publié en 1985, Marc-Edouard Nabe prononce son dégoût du roman. Non qu'il s'embarrasse de théories littéraires pour en dresser l'acte de décès, sa simple subjectivité lui suffit. "J'aime", "j'aime pas", "oui", "non", "pour", "contre" - peu de place pour la nuance et la dialectique. A prendre ou à laisser. C’est si rare que ça plaît. Pourtant, quelques années plus tard, Nabe s'essaie à ce genre par lui décrié. Ce fût Le Bonheur (1988). Un échec commercial et littéraire. Qu’importe ! Nabe, même s'il est peu lu, est connu du Tout-Paris. Son éclat à Apostrophes, sa passion pour les titans du jazz, son admiration pour les écrivains jugés douteux (Bloy, Rebatet, Céline, etc...), ses complets de fonctionnaire et ses chapeaux démodés ont fini par marquer les esprits. Jean-Edern Hallier, toujours kamikaze, le soutient ouvertement. Sollers, bien qu'il ait rédigé une quatrième de couverture élogieuse à L'âme de Billie Holiday (1986), est plus prudent. Tant que le parfum des années trente ne s'est pas encore dissipé, il est prématuré d'astiquer trop franchement la lampe pour en faire sortir le génie. C'est pourtant par son intermédiaire que se fait la rencontre avec Stéphane Zagdanski.
Ce dernier a apporté à Sollers, via Philippe Muray, un essai sur Céline. Sollers fut enchanté par l'outrecuidance de ce jeune homme qui, après avoir publié une étude érudite sur la lettre et le péché dans la pensée juive (L'impureté de Dieu, 1991), proposait une lecture talmudique de Céline ! Céline seul (1993) tentait de sortir du guêpier de l'antisémitisme célinien par une alternative radicale : non pas Céline contre les Juifs, mais Céline, les Juifs et la littérature contre le reste du monde. La démonstration était en revanche, de l'aveu de Zagdanski, plutôt spiralée : puisque les Juifs sont le peuple de l'interprétation perpétuelle du Livre, c'est à dire de la Bible, la littérature ne peut être antisémite, et donc l'un de ses plus éminents représentants, Céline, ne peut l'être. Syllogisme absurde ou thèse révolutionnaire ? Quoi qu'il en soir, ignoré par les céliniens, jugé irrécupérable par les spécialistes de l'antisémitisme, Zagdanski s'est retrouvé isolé. La rencontre ne pouvait avoir lieu qu’avec un autre exilé de la question célinienne : Marc-Edouard Nabe. Et de retrouver nos deux compères, au milieu des années quatre-vingt dix, attablés à Meudon chez Lucette Almanzor. De cette rencontre avec la femme de Louis-Ferdinand Céline, Marc-Edouard Nabe a fait un livre : Lucette (1995). L'un de ses meilleurs. L’aboutissement d'une technique patiemment peaufinée dans son "Journal" : une sorte d'écriture vidéo de la réalité. Un roman-DV, en quelque sorte, dans lequel beaucoup de personnages réels défilent, et notamment Zagdanski. Nabe le montre comme une gentil délirant, une sorte de freudien loufoque tenant des propos visant à "Invaginer les dénégations"! Et pourtant, toutes les paroles de Zag sont authentiques. Là réside la façon de Nabe : pas besoin de caricaturer, il suffit d'enregistrer la réalité. La littérature, c'est la vie fondue en mots !
Zagdanski retiendra la leçon. Les intérêts du temps, publié l'année d'après (1996), se présente comme un "agenda romanesque" qui mélange déceptions amoureuses, doctes conversations psychanalytiques, admirations pour les auteurs classiques (le cardinal de Retz en tête), essai journalistique foireux à la Globe, virée nocturne avec des drag-queens et critique de la modernité. Bref un véritable cocktail nabien ! Pourtant les critiques ont préféré faire de Zagdanski un sollersboy, sans voir que son maître inavoué était de là même génération que lui. Oui, Zag a beaucoup emprunté à Marc-Édouard : la manière d'écrire les dialogues, le refus de la narration ordonnée, le récit du livre en train de se faire, le mélange des genres. Néanmoins, leur écriture diffère. Celle de Stéphane est plus classique, mieux balancée que celle de Nabe, souvent échevelée et redondante. Ayant la même ambition, les mêmes parrains littéraires, ils sont devenus inséparables. Fréquentant les mêmes vernissages, les mêmes cocktails, les mêmes jeunes femmes. Une amitié littéraire, comme on le dit des amitiés particulières, ou la rivalité et la jalousie ont une place prépondérante. Pour l'instant, il faut bien reconnaître qu'en termes de production et de notoriété, Nabe conserve l'avantage. Sa tentative cyclopéenne d'écrire son journal et de le publier de son vivant - 3900 pages parues, le quadruple dans les cartons - fera date. il faut vraiment s'appeler Arnaud Viviant, l'auteur du ridicule La Ville des grincements de dents (1998), pour qualifier son entreprise de "virtuelle". Zagdanski, quant à lui, a, dans son dernier lire, Pauvre de Gaulle !, tenté de flinguer son vieil ami de dix ans ! Sous le pseudonyme de Marco Banana apparaît un Nabe en centrale atomique de colère et d'"hyperacidité concentrée" – une hyperbole qu'aurait pu signer Nabe ! Le portrait est aigu ! "L'intelligence admirable de Marco est incapable de pénétration. C’est une toupie qui chatouille, raie, égratigne, là où il faudrait s'enfonce au vilebrequin. S’il patine avec aisance à la superficie du langage, il ne s'aventure jamais dans les hauts-fonds de la pensée." La charge est d'autant plus juste - "Le plus sympa des grands détraqués du narcissisme", "un dialysé de l'applaudissement", "le paon volubile" - qu'elle confine à l'autoportrait ! Miroir, oh mon beau miroir ! Tout cela est d'une logique imparable : lorsqu'on pille un auteur, on ne tarde pas à le traiter d'épave ! Parions que Nabe ne lui en voudra pas. Après tout, il ne s'agit que d'un retour de boomerang envers celui qui passe son "Journal" à dégoiser sur ses meilleurs amis. D’ailleurs, à force de côtoyer Zagdanski, l'écriture de Nabe s'est disciplinée, elle s'est "élégancisée", comme il aurait écrit jadis, persuadé que tordre la langue, c'est immanquablement la faire jouir. Je suis mort (1998), une fable sur sa condition de célèbre maudit, est probablement son livre le mieux écrit. Le plus poignant aussi : "Croire à la vérité, à la sincérité et à l'art surtout, ne pardonne pas dans ce monde où pullulent les ricaneurs, moqueurs, déconneurs... Il y a tant de débrouillard qui passent entre les gouttes et tirent leur épingle du jeu. Moi je suis mouillé en permanence et je laisse toutes mes épingles dans tous les jeux." Le choc de deux égos a donc raboté leurs défauts - le baroque pour Nabe, l'éparpillement pour Zagdanski. Le couple fissionnel a fini par produire un auteur fusionnel. Marc-Stéphane Nabanski le meilleur écrivain actuel ! En vente dans aucune librairie ! Un enragé hilarant qui vitupère contre la France et le monde entier. Un naïf qui croît pouvoir enrôler de force les génies de la littérature, du jazz et de la peinture contre une modernité cynique et inhumaine. A ceux qui demandent : "Que peut encore la littérature ?" répondons avec Nabanski : "Revaloriser absolument l'art, la métaphysique et la mystique contre la prépondérance disproportionnée du social, du politique et du moral."
Stéphane Zagdanski, Pauvre de Gaulle ! (Pauvert, 2000)
Marc-Edouard Nabe, Kamikaze, "Journal intime", tome 4 (Editions du Rocher, 2000)
Dominique Noguez, Le Grantécrivain (Gallimard, 1999)
| < Précédent | Suivant > |
|---|

Sur Nabe 


