Article de Jérome Garcin pour Coups d'épée dans l'eau - Le nouvel observateur - 1er juillet 1999
Marc-Edouard Nabe à l'oral
Les écrits restent, les paroles s'envolent. Un auteur mal-aimé fait mentir le proverbe
De Céline, Bloy, et Suarès, ses maîtres et modèles, Marc-Edouard Nabe a toujours tenu que l'exécration était un analeptique, que poser en martyr ajoutait à l'inspiration et donnait même du style. Visionnant, en 1995, l'émission de Pivot où il s'était immolé, Marc-Edouard Nabe, accablé par le spectacle de sa propre "extase masochiste", conclut : " Avec un peu d'habileté, j'aurais pu m'en sortir. J’étais à la fois trop innocent et trop coupable. Dix ans d'ostracisme pour trois phrases à côté, c'est cher payé, mais je ne regrette rien. Sans l'hostilité générale, je n'aurais pas pu écrire mes quatorze livres". En somme, le pire eût été pour lui qu'on l'aimât. car il aurait ressemblé aux autres, étouffés, dès la naissance par les bons sentiments, les prix littéraires et de grotesques adoubements.
Certains, dans un milieu littéraire si naturellement enclin au conservatisme et si prompt à l'excommunication, eurent la sagesse de ne pas s'en tenir aux provocations cathodiques de l'insoumis, et de le lire. Ils ne furent pas nombreux, ces quelques vrais lecteurs. J'en sais quelque chose. Moi aussi, à l'époque, j'ai sonné la curée avec les veneurs du milieu. C’était si facile. Si commode. Il a fallu que, longtemps après la tempête, j'ouvre "Nuage", "l'Ame de Billie Holiday" ou "Visage de Turc en pleurs" pour découvrir, à l'exact opposé du personnage, une littérature sans idéologie, sans esbroufe, sans nœud papillon, mais avec blessures, et pour sentir passer, de page en page, un souffle puissant, rare, incontestable.
Si l'on a la curiosité de comprendre la méprise dont Marc-Edouard Nabe continue de faire l'objet et la foi littéraire qu'il n'a jamais abdiquée, il faut lire "Coups d'épée dans l'eau". C’est le recueil des entretiens que, entre le fatidique "Apostrophes" de 1985 et un face-à-face de 1999 avec Cohn-Bendit, l'auteur de "K.-O" a accordés aux journaux, radios et télévisions (en particulier à Pivot, Bouteiller, Boutang, Chancel et Giesbert). Peu d'écrivains résisteraient à l'épreuve narcissique de ces transcriptions littérales : si Nabe convainc si fort, ce n'est pas seulement que, devant des micros qui appellent l'imposture, il est toujours sincère, spontané, voire candide ("Je suis un naïf byzantin"), c'est aussi qu'il sait jouer de la parole comme un musicien de jazz, de sa guitare.
Evidemment, on pourra trouver dans ce gros volume, conçu par Nabe à sa propre gloire, de nombreux motifs d'exaspération. Mais, de cette confession parlée et fragmentée, on retient surtout l'histoire rebelle d'un écrivain gréco-turco-italiano-phocéen qui - c'est si rare de nos jours - a voué toute sa vie à son art. Un art qu'il entretient en compagnie de ceux dont, lyrique inconsolé, il n'en finit pas de faire l'éloge, parmi lesquels Oum Kalsoum, André Suarès, Jean Bois, Count Basie, Rimbaud, Céline, Picasso, Gertrude Stein, Welles, Duke Ellington, Godard, Murnau, Cervantès, Dominique de Roux, Fassbinder et Pasolini. Une liste à laquelle il convient d'ajouter Nabe soi-même, qui déteste ses contemporains, mais ne n'aime pas davantage et, une plume en guise de pertuisane, promène son donquichottisme au milieu des moulins et des ruines.
Jérôme Garcin
"Coups d'épée dans l'eau", par Marc-Edouard Nabe, Le Rocher, 580 p, 195F
MARC-EDOUARD NABE
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