Michel Polac - Journal (intime) - janvier 2000

Dimanche
Je me suis amusé hier à lire une centaine de pages du Journal de Nabe qui raconte les alentours de son - ses - passages à "Droit de réponse". Aucun intérêt, du papotage de jeune homme narcissique, mégalo et sans charme. (Sa femme par contre est séduisante et se révèle bien plus lucide que lui.) Pas sans talent, mais le gâchant à plaisir par manque absolu de modestie, de lucidité, d'intelligence : une plume, la facilité qui naît de l'immense confiance en soi.
Le hasard ayant fait que ce jour-là, où vint Nabe, nous avons festoyé jusqu'à 7 heures du matin - paraît-il - à la chapelle des Lombard, je donne l'image d'un noceur vivant en bande avec ces anars de dessinateurs, alors que je ne les ai fréquentés que très accessoirement en dehors de notre travail hebdomadaire.
La méchanceté de Nabe rend tout le monde hideux. Ainsi, ce pauvre Barrault qui me paraît bien anodin mais honnête me devient odieux quand Nabe prétend qu'il lui aurait dit " je n'ai pas trouvé terribles ses aphorismes" (si c'est vrai, il ne m'a édité que pour mon nom).
Ce matin, j'ouvre le livre nul de P.-J. Rémy, mais je voulais voir de quels livres il parlait (ce sont ses mémoires, "lectures de jeunesse"). Pas écrit, bâclé, pas relu (Michaud, etc., etc.). Au fil des pages, je réalise qu'il est plus jeune que moi, sans doute cinq six ans, et je suis effaré : mais je lis ce livre comme celui d'un vieux con alors que je suis encore plus vieux (con) que lui.
Mais tout de même, je vis encore dans le provisoire d'un étudiant, un petit logis que je songe seulement maintenant à meubler (j'ai été tenté hier par un miroir de 1900 de toute beauté mais de trois millions), je n'ai rien fait - à part Dr de R. - de plus que le jeune homme que j'étais à 20 ans.
Et lui ce Rémy a gravi les échelons de la diplomatie, grand "commis de l'Etat", académicien, quel comique ! Et ce livre le montre grand dadais bourgeois si bébête, si conventionnel.
Nabe et lui s'étalent, sans vergogne, sans précautions, sans autre ambition que cet étalement-là, comme si leur moi était si exceptionnel qu'il n'était nul besoin de métamorphoser leur petite personne en personnage. Comme si une photo Polaroïd avait le moindre intérêt et pouvait nous réjouir autant qu'un autoportrait de Rembrandt. C'est répugnant de vulgarité cet étalement-là.
A 20 ans cela s'excuse, à 40 ans - je pense que Nabe ne doit pas en être loin - et à près de 60 c'est indécent, puéril bien sûr.
Michel Polac Journal, Pages choisies (Ed. PUF, janvier 2000) p 271-272.
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