La Une : "A la télévision, celui qui a des choses à dire n'a pas le droit à la parole"
mars 1997UN ECRIVAIN REBELLE ET SINGULIER
Romancier, polémiste, intimiste, Marc-Edouard Nabe - dans la lignée de ces intellectuels qui tel Jean-Edern Hallier se situent volontairement dans la transgression, au delà de la provocation éphémère - se place comme il le dit lui-même "au bord du monde*". La religion, la société, la politique sont autant de frontières symboliques qu'il aime à violer, en les déplaçant de leur tracé original. En dénonçant la société comme un pénitencier, une boule castratrice, il vilipende l'hypocrisie d'un milieu pseudo-cultivé - les "cultureux" et teinte au vitriol la parole avortée des médis, bouffons d'une comédie pathétique, acteurs d'un mensonge institué.
Marc-Edouard Nabe, peut-on considérer que la parole est "bloquée" dans notre système médiatique ?
Je ne pense pas que ce que j'écrivais dans mon livre intitulé "Rideau" en 1989 - depuis plagié par tous les "médiologues" institutionnels - ait particulièrement vieilli. Ça s'est plutôt durci : la parole est de plus en plus confisquée. Ça devient même un exploit de s'exprimer !
Si un écrivain, ou quelqu'un qui a l'habitude de penser, arrive à faire passer dans n'importe quelle émission ne serait-ce qu'une phrase ou une demi-phrase, c'est déjà un miracle ! Ça m'intéresse parce que je suis théologien, je travaille beaucoup sur la question religieuses.
Multiplier les phrases comme Jésus multipliait les pains, voilà le dernier miracle qui nous reste !
Comment expliquez-vous ce phénomène de verrouillage ?
C'est une question de censure totale ! Ce n'est même pas une question de subversion de fond, mais simple "poésie" de forme.
A partir du moment où l'on a un autre langage que celui que les télévisuels, tout est étouffé : ils vont dire que c'est parce que le public est tellement bas, stupide et grotesque dans sa culture qu'il veut absolument quelque chose de "tout cuit", mais c'est encore une manière de censurer le langage en question.
Il n'y a presque plus d'émission en direct : c'est un grand symbole. Le mieux qu'ils puissent faire, c'est une émission enregistrée dans les conditions du direct. Or, le différé enlève toute jouissance. Les émissions en différé sont à la vérité ce que le préservatif est à l'amour...
C'est une sauvegarde pour que la télé soit sûre d'être protégée de la moindre chose vitale ou vivante qui pourrait se passer. Ils se disent qu'ils pourront toujours "couper", alors qu'ils ne pensent pas que ça serait leur intérêt que justement quelque chose se passe.
D'autre part, on en peut pas continuer à se laisser cantonner dans un espace dit "culturel". Rester dans un domaine typiquement culturel est une autre forme de suicide, autant que de venir se répandre dans la médiatisation généralisée, dans la vulgarisation totale de l'époque et la marchandisation de la fausse parole. Donc : ni rester dans la tour d'ivoire ni se mettre sur la piste de cirque !
C'est ce qui est le plus dur aujourd'hui pour quelqu'un qui est appelé construire une œuvre littéraire. Il faut des mots de passe dans les deux cas : à la fois pour entrer dans le monde dit "cultivée - extrêmement nocif aussi dans son genre - et pour rentrer dans celui des "brutes", la vulgarité du prime-time où aucun homme censé porter un cerveau dans son crâne ne devrait se compromettre. Il faut arriver à trouver un équilibre. Et comme on ne le trouve pas, il ne se passe rie ! Ah ! Le système est très bien fait.
Il y a évidemment une compétition entre les intellectuels et la masse, mais les deux camps, même quand ils se lancent des épluchures de pommes de terre les uns aux autres, sont de toute façon très complices.
Entre Philippe Bouvard les "Grosse têtes" et Laure Adler du "Cercle de Minuit" qui est une autre forme de grosse tête, il y a une complicité totale ! C'est-à-dire que ce sont des frères et sœurs ! Ce sont les grandes épousailles de la censure ! Tous les deux sont tout à fait d'accord pour qu'il ne se passe rien à la télévision.
On ne parle tout de même pas du même type d'émission....
C'est pour cette pseudo-élite qui ne fait que donne un alibi culturel à la grande production médiatisée, que j'ai le moins d'indulgence !
Elle fait croire qu'elle occupe un espace de "résistance" alors qu'elle regorge de "collabos" comme les autres. Et pour aller plus loin, c'est un de mes combats que je vais radicaliser à l'avenir. J'ai des prédécesseurs en ce sens, comme le cinéaste Pier Paolo Pasolini. Il en au tellement marre de ce monde de "cultureux", qu'il été obligé d'aller au Yémen, en Turquie, en Afrique, pour voir des vrais visages de pureté, mais des visages tout simplement humains !
Pasolini s'est aperçu que la grande ennemie de l'art, ce n'était ni le spectacle, ni la vulgaire société de consommation qui fait bouffer de la merde au peuple. La véritable ennemie de l'art, c'est la culture !
On s'aperçoit de plus en plus que le dernier résidu, la dernière soit distant "forteresse de résistance", c'est l'ennemi principal de l'art ! Les gens cultivés sont les ennemis des artistes ! Jadis, au moins, l'artiste avait à se battre contre une certaine sorte de gens cultivés qui était les intellectuels.
Les artistes sont des gens qui ne peuvent penser que par leur création, par la forme par laquelle ils font naître leur pensée. C'est Gombrovicz qui disait ça : la pensée ne nait chez l'artiste qu'à partir du moment où il crée la forme qui est adaptée à cette pensée. Eh bien aujourd'hui ce n'est même plus l'intellectuel qui menace l'artiste, c'est l'homme cultivé. C’est descendu encore plus bas.
Qui est "l'homme cultivé" que vous dénoncez ?
L'homme cultivé, c'est l'homme que vous voyez tout le temps à la télévision, dans les émissions dites "culturelles", qui a une certaines culture générale pseudo-littéraire ou cinématographique, qui dit un minimum de choses en un minimum de temps - donc que ne dit rien - et qui est là pour faire valoir une certaine forme de connaissance personnelle, conçue pour réduire au silence - et en tout cas décourager - toute forme artistique enthousiasmante, flamboyante, réelle.
Chaque fois qu'il y a un problème artistique qui devrait être évoqué, il est écarté pour mettre à la place un problème culturel ! En fait, l'art, les gens cultivés n'y comprennent rien !
C'est très compliqué de parler de l'art, non seulement quand on n'en fait pas soi-même, mais quand on n'y est pas sensible...Ils sont simplement sensibles à l'idéologie que pourrait drainer un art.
Ce n'est pas en s'intéressant maladivement au parti communiste que l'on arrivera à comprendre la peinture de Picasso. Il se trouve qu'il était communiste mais son communisme n'était pas celui d'un autre. Même chose pour Aragon. L'écriture, la prose, la pensée, la violence littéraire d'un Aragon ne peut pas se réduire à son pur engagement.
De plus en plus, c'est ça. L'homme cultivé aujourd’hui, bien propre, bien gentil, bien humanitaire, à un réflexe purement idéologique ! Il ne peut pas supporter de s'intéresser à la façon dont une œuvre d'art est construite. C'est-à-dire de relever ses manches et de faire, finalement, de la mécanique...
On parle de télévision ? La meilleure émission s'appelle "Palette" sur Arte. On y décortique un tableau, son peintre, la façon dont il l'a fait, son rapport aux autres tableaux du passé, les dessous de la composition, etc. Là il n'y a pas de chichi culturel. On ne nous emmerde pas sur le prix de la toile ou sur les hémorroïdes du Japonais qui l'a fait monter aux enchères tout en espérant qu'elle soit vraie ! Or c'est ce qui intéresse les médias aujourd'hui : le prix ou le doute sur l'authenticité d'un tableau.
C'est par la fausseté que les médias se reconnaissent, dans la peinture. La fausseté des médias, se voit comme dans un miroir dans un faux Van Gogh. L’argent et l'authenticité permettent - ouf ! - de ne pas avoir à comprendre un tableau, voilà la situation !
La culture, c'est le musée. L'art c'est le tableau ! La culture pousse les gens à entrer au musée dans le seul but ne pas voir le tableau !
Qu'est-ce qui vous permet d'affirmer que les invités de ce type d'émission "culturelle" sont très loin de l'art finalement ?
Ils invitent des gens qui savent aussi peu qu'eux répondre aux questions fondamentales : ça les conforte dans leur ignorance.
Les gens cultivés ont besoin d'autres cultivés pour ignorer l'art et mieux vendre la culture ! Et un des devoirs de l'artiste, c'est de le dire. Voilà : je le dis !
La presse écrite m'intéresse beaucoup plus. J'ai toujours eu de la chance parce que la censure n'a pas de prise sur mes écrits. Ou bien l'article commandé est publié dans son intégralité, ou alors je ne le publie pas. S'il faut adapter mon texte au support, je ne le fais pas. Chaque fois ça a été une victoire pour moi.
D'ailleurs, je sors ces jours-ci un journal métaphysique et virulent où je suis totalement libre puisque je suis le seul à écrire dedans : ça s'appelle "L'ETERNITE" et mes textes sont accompagnés par les dessins merveilleux de Pajak et Vuillemin
Avez-vous une position face à la situation de l'emploi en France ?
Le véritable fond du problème n'est évidemment pas le chômage. Le problème c'est le travail. Il y a là aussi une complicité entre le chômage et le travail. Entre ceux qui ont perdu leur travail et ceux qui l'ont conservé. Entre ceux qui voudraient chercher du travail et ceux qui ne voudraient pas en chercher.
Pourquoi ? Parce que l'homme, voyant l'évolution de la société industrielle, a peur de se retrouver face à lui-même ! Et c'est la tragédie de l'homme aujourd’hui, de se retrouver tout seul, de n'avoir "rien à faire", de se retrouver devant le vide de sa propre condition alors qu'il n'y a que ça d'intéressant...
On devrait encourager ceux qui ont la chance de ne pas travailler, il faudrait qu'ils trouvent une façon de gagner leur vie quand même, mais qu'ils n'accordent pas une importance extravagante au fait qu'ils ne travaillent pas pour cette société de merde ! Car tout est là ! On les encourage à être culpabilisés.
Je trouve honteux que l'on aliment la culpabilisation des chômeurs en mélangeant la difficulté réel de gagner de quoi survivre - c'est une chose - et puis tout le reste qui devrait être sacralisé !
Les gens sont conditionnés pour sacrifier leur vie à passer huit à dix heures par jour dans un bureau pour faire tourner une société ! Il faudrait au contraire qu'ils soient fiers quand les circonstances leur donnent l'occasion de ne pas travailler ! Qu'ils se démerdent pour trouver de l'argent !
Je vais même plus loin : ils peuvent vivre de vol ou d'escroquerie si ça leur assure le minimum vital pour ne pas crever de faim. Mais arrêtez de vous ronger les sangs parce que vous ne travaillez pas pour cette société qui de tout de façon vous baise la gueule !
La société est ravie. On dirait qu'elle a inventé le chômage avec autant de conviction qu'elle a inventé le travail ! Le travail ne suffisait pas, elle a réussi à inventer autre chose qui est le chômage - c'est à dire l'absence de travail - pour faire encore mieux oublier à l'homme qu'il est tout seul devant le trou et qu'il va crever, se retrouver seul face à lui-même !
Peut-on dire que "plus il travaille et moins l'homme se connaît lui-même ?
Les hommes ne savent pas quoi faire quand ils sont face à eux-mêmes, on ne les a pas éduqués comme ça. C'est à cause de la culture ! C'est une espèce de vautour qui épie le moment où le chômeur va tomber dans le désœuvrement.
Mais il y a autre chose à faire que de se cultiver comme des abrutis ! On peut très bien vivre sans se cultiver et sans travailler. Enfin, on devrait pouvoir...
A ce moment-là, on se retrouve et on réfléchit un peu. Est-ce que je peux vous demander, à vous les hommes, de réfléchir cinq minutes tout seul sur un fauteuil à ce qu'on fout là ?
Il y a de quoi réfléchir. Par exemple sur la notion de temporalité. Les gens l'oublient. Une heure ce n'est pas dix minutes. Une journée ce n'est pas deux jours et une semaine ce n'est pas un mois. Aucun sens du temps !
Le chômage comme le travail, sont là pour faire oublier à l'homme le sens du temps. Car à partir du moment où l'homme a le sens du temps, il devient révolutionnaire.
C'est-à-dire : il accepte ou il refuse d'agir selon son humeur. Ça devient un luxe. La vie en société devient un luxe. Et évidemment, la société ne veut pas que l'animal social se permette de trouver du luxe à vivre dans son cloaque ! L'animal social doit être asservi à sa société. Il doit y avoir d'autres gens qui pensent comme moi. Mais si au lieu d'être cinq ou dix, nous étions 200 000, là il y aurait vraiment la révolution mystique dont je rêve.
Pourquoi l'homme a-t-il autant peur de rester face à lui-même ?
Tout ça est lié à la mort évidemment. Qu'il ait peur de mourir, c'est normal, mais au moins que sa peur vienne de lui. Qu'elle ne vienne pas d'une société qui décide pour lui comment, et de quelle façon, il doit avoir peur de sa mort.
La société dirige la peur de la mort de l'homme. C'est la marionnette de Thanatos ! Et puis, parce qu'avec la mort on arrive vite aux réflexions religieuses, métaphysiques et mystiques. Alors là, c'est la fin de tout ! Si les individus commencent à avoir un sens de la transcendance de leur propre vivant - nous revenons sur le temps - et de la façon dont ils pourraient éventuellement ressusciter, c'est la fin des haricots !
Evidemment ce n'est pas à la société, qui veut agir sur la vie, de laisser libre court à l'imagination de l'être humain qui, lui, peut vivre naturellement dans ce qu'on appelle des "incertitudes". Même si ce sont des certitudes pour ceux qui ont la foi de la mort et des choses de l'invisible.
S'attacher davantage à ce qui est invisible, c'est ça "être face à soi-même".
Le social refuse le mystère car il ne peut le contrôler. Pourtant, on n'arrête pas d'essayer de nous vendre du rêve. C'est très intéressant, car justement c'est du faux rêve. C'est une fausse vision du rêve. Et c'est normal que ce soit du faux rêve. L'idéal social n'est pas le rêve ! Qu'on se le dise !
Tout moyen de s'évader est surveillé : que ce soit par le rêve, la religion, la métaphysique, la mystique, le sexe, l'art, qui sont tous des moyens d'évasion.
Nous sommes dirigés par un gouvernement de matons dans un pénitencier ! Nous vivons dans un immense pénitencier ! Tous les pays, tous les continents sont des taules ! Et évidemment, ce dont le directeur de la prison a le plus peur, c'est que les prisonniers s'évadent.
Moi je suis de cœur avec tous les évadés. C'est pour ça que j'étais ami d'Albert Spaggiari. C'était un ange de l'évasion. Et moi, tous les anges, dans tous les domaines, sont mes frères.
On a presque envie de vous demander si vous ne vous ennuyer pas. Au fait : qu'est-ce que vous "foutez"-là ?
Je ne m'ennuie pas, parce que je ne suis pas égoïste. Je pourrais l'être et claquer la porte. Ça viendra peut-être mais j'ai envie de me battre contre l'égoïsme.
Je suis totalement désintéressé, je n'ai aucun intérêt à ouvrir ma gueule et à dire ce que je pense. Au contraire, ça ne peut m'apporter que du tort sur le plan social. Mais pas sur le plan métaphysique et mystique. Je trouve mon salut dans cette démarche "suicidaire".
Moi ce qui m'intéresse, c'est justement de me retrouver face à moi-même si je ne disais pas tout le temps ce que je pense du reste du monde.
Je ne suis pas un provocateur mais un transgresseur.
Comment concevez-vous d'élever votre fils dans cette "prison" ?
Je vais continuer à lui donner, comme mon père me l'avait donnée, comme son père l'avait fait déjà, la petite cuillère... La petite cuillère que nous nous passons de génération en génération pour continuer à creuser un tunnel dans la prison pour s'évader...
Tout au moins, pour essayer !
Propos recueillis par David Alexandre
*Au régal des vermines, Ed. Barrault 1985.
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