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    "Les critiques ne seront jamais aussi méchants que moi..." : Interview dans Pages

    avril 1988

    Pages et Livres - Avril 1998 - Une

    Pages et Livres - Avril 1998 - Interview p.1Pages et Livres - Avril 1998 - Interview p.2

    "Je suis le plus charitable des auteurs. J'ai tout fait pour que la critique s'exprime, avec toutes les armes misérables qui sont les siennes." dit l'auteur du "Bonheur", provocateur du monde des lettres, que l'on croit sur parole lorsqu'il déclare avoir toujours "une avance sur la haine".

    Marc-Edouard Nabe est sorti du bois littéraire, il y a quelques années, un soir à "Apostrophes", de façon tonitruante, en se livrant à des provocations aux relents antisémites (ce qui lui valut de se faire casser la gueule à la sortie). Titre de son livre : Au régal des vermines. Autant pour sa personnalité ostentatoire que pour la nature de son livre, logorrhée imprécatoire contre le siècle, qui charriait pourtant quelques pépites, Marc-Edouard Nabe fut rangé au rayons des agités "fachos" passibles d'une bonne raclée. Par la suite, il publia Zigs-Zags, et un beau texte sur Billie Holiday. Jazzman, polémiste, poète, protégé par Sollers qui lui a offert asile dans sa revue "L'Infini" où il cisèle des aphorismes tranchants, Marc-Edouard Nabe a sorti, il y a quelques semaines, un gros roman chez Denoël : Le Bonheur. Cette fois, la critique a ouvert le livre et à même accepté d'y reconnaître quelque qualité. À peu d'exceptions près… Pour "Pages", Marc-Edouard Nabe, répond à ses contempteurs, sans renoncer aux provocations exaltées, ni à ses rodomontades enfiévrées. Autoportrait d'un faux dure qui attise la haine et ne déteste pas les coups.

    Pages : Est-ce que vous reconnaissez aux critiques le droit légitime de vous juger ?...
    M-E. Nabe : Oh, les critiques ! Ils ne seront jamais aussi méchants que moi ! Critiques, encore un effort pour être insupportables ! J'aurais toujours une avance de haine... Ma prétention est sainte parce que j'en souffre. C’est de l'enthousiasme maladroit un simple moteur mal réglé, j'en conviens, mais indispensable au voyage de ma carcasse. Si vous saviez comme je me fous de moi ! Ce qui m'intéresse, c'est ce que je fais. si l'orgueil est un péché, je pèche par excès de foi. Je crois trop à ce que je fais... Je ne mérite pas mon écriture. Les critiques n'admettent qu'un gringalet écrive comme un gorille.

    Dans "Le Point", Jacques-Pierre Amette : " On se souvient, livre refermé, d'une soirée, des personnages étirés, enchevêtrés, monde atomisé à l'extrême par des mots précieux, des cargaisons de métaphores qui défilent comme des lourds convois devant le lecteur un peu las."
    C'est déjà pas mal ! En effet, il y a quelque chose d'une caravane orientale d'éléphants chargés d'images et de chameaux de mots en partance vers les lieux sacrés de l'Ecriture. Il faut du monde en croisade pour reprendre le Saint-Sépulcre du roman endormi...

    J.P Amette, encore : "On attend un écrivain, on découvre un prestidigitateur. Ce qui nous intéresse dans le cas de Nabe, c'est qu'il est un étrange sorbet de hargne, d'humiliations sourdes, de tensions nerveuses et de bla-bla désolant ; Nabe, en voulant dénoncer l'imposture d'un monde contemporain en trompe-l’œil, occupe le lecteur avec un roman lui aussi imposteur et trompe-l’œil"
    Prestidigitateur moi ? Le Mandrake de la phrase ? Je suis maculé de bien de défauts, mais personne sur terre et dans les cieux ne peut croire sérieusement que je suis fait d'apparences et de mensonges. Qu’est-ce qu'il faut avoir dans les yeux pour voir du trompe-l’œil dans un livre où tout - style et idées - n'est que cubisme, futurisme ?...

    Dans "Le Nouvel Observateur", Jean-Louis Ezine écrit : "Cinq cent pages pour une digression, quelle galère !"
    - Mais c'est le sujet, la digression ! Du voyage aux sentiments, tout est dévié dans mon roman... C'est pour montrer que dans la vie aussi les circonstances et le langage vous empêchent de parvenir au bonheur... Il y a de lourdes pertes sur les galères. On perd du temps, on perd des hommes. Toujours ça de gagné !

    Patrice Delbourg, dans "L'Evènement du Jeudi", cite la quatrième de couverture et ajouter : "Vous faîtes là l'économie de deux bonnes journées d'ennui, que vous pourrez consacrer avec profit à un tournoi de squash ou à un pique-nique emmitouflé dans la forêt de Sénart."
    Nous y sommes. Voilà ce que conseille un critique littéraire à ses lecteurs : faire du squash au lieu de lire un livre... C'est beaucoup plus grave qu'on ne croit. Déjà, quand un journal confie à un critique de télévision le soin de juger un roman, on peut être sûr que la clairvoyance ne règne pas. "L'Evènement du Jeudi", c'est "Le Nouvel Obs"... curantisme ! Quand ils ne glorifient pas le spectacle, ils démolissent les œuvres d'art. On voit bien ce qui est à exclure absolument : la littérature, l'indomptable douleur des lettres ! Il y a plus de peinture, de littérature et de musique dans mon Bonheur qu'il n'y aura à la télévision pendant des années.

    Pierre Démeron, dans "Marie Claire" : "Nabe force parfois son talent, il s'essouffle. La véhémence tourne au bagout ; il se regarde écrire comme d'autres s'écoutent parler."
    En fait, je m'écoute écrire, c'est différent... Quand on sait tout ce que ma prose doit au jazz, il n'y a pas de mystère. Et je me regarde chanter aussi. Le jour où on comprendra que j'essaie de peindre la musique des mots, je finirai par y parvenir. L'art de cette fin de siècle sera un creuset de tous les arts passés, une fusion des disciplines dans ce vieux moule : le livre. Il n'y a rien de moins déclamatoire que Le Bonheur. C’est une fable extrêmement construite, à la page près, dans la progression des séquences, l'ordonnance méticuleuse des allusions, le dérapage contrôlé des improvisations... Pas de discours ici, du récit !

    L'opinion de Jean-Edern Hallier est curieuse. L'été dernier, il répond au "Figaro" : "J'éprouve en lisant Nabe pour la première fois de ma vie le délicieux frisson dans l'échine qu'enfin vient de naître un écrivain aussi bon que moi." Puis, en janvier : "Nabe a un bel instrument de style. C’est un Stradivarius, mais hélas, sans partition ! Il lui manque la générosité, la compassion des profondeurs, et probablement qu'on ne l'ait pas un peu plus laissé au coin après ses frasques."
    Après avoir répété partout que j'étais Mozart, Jean-Edern se comporte comme Salieri.

    Dominique Durand, dans "Le Canard Enchaîné", ironise : "Nabe n'est pas un gêné de la ramette blanche ; sept bouquins en préparation, plus un journal complètement intime, il attige !"
    Il s'agit d'une simple audace sur le temps. L’accélération historique de notre époque est telle que je voulais qu'une œuvre - au sens pompeux du mot - se comprime dans ce merveilleux espace-temps qu'est la page "du même auteur" je spécule sur l'avenir comme un écrivain (c'est-à-dire un homme du passé) peut se le permettre dans un temps où plus rien n'est désormais posthume.

    Quelle place croyez-vous occuper actuellement dans le paysage littéraire ?
    On ne peut pas m'empêcher d'avoir beaucoup de choses à dire. Ridicule Don Quichotte de la grandeur d'écrire, je ne veux pas me priver de toutes les armes que les vieux chevaliers écrivant avaient à leur disposition (roman, poème, essai, pièce, journal...) pour lutter aujourd’hui contre ces moulins à vent : les médias !... Depuis Proust, les véritables écrivains savent que la littérature est foutue si elle ne rivalise pas avec les nouveaux arts mineurs. Le Bonheur, dans ce sens, est un livre qui tient compte du cinéma, de la télévision, de la vidéo, de la radio. Il s'agit d'une reconstruction, dans le cadre traditionnel et doré de la littérature, de ces pouvoirs médiatiques si pernicieux. Je veux casser les genres les uns après les autres, jusqu'à la maturité.

    Mais ce n'est pas trop lourd à porter d'être arrivé comme ça à 25 ans, avec une image si fort marquée à droite ?
    Même pour la droite, je suis louche, vous le savez très bien... Si quelqu'un avait pu me récupérer, il l'aurait déjà fait. Je ne trompe personne. Tout le monde sait que je suis un artiste, même mes ennemis de la plus mauvaise foi. Je suis un naïf byzantin. Il y en a, à gauche, qui me veulent d'extrême droite : ça leur permet de se croire encore de gauche, eux qui ne le sont déjà plus depuis longtemps... C'est pas si facile de me cataloguer ! Et puis, pas un pour s'interroger là-dessus, pour réfléchir sur les raisons profondes, métaphysiques et religieuses, qui font qu'un jeune artiste s'est "implanté et cultivé lui-même des verrues sur le visage" comme dit Rimbaud... Ah ! Mais j'en ai déjà dit trop...

    Est-ce que vous ne regrettez pas le style de vos débuts en littérature ?
    Ah non ! J'ai commencé par le confort de la malédiction et de l'opprobre. Tous les débuts fracassants sont du pain bénit. C’est maintenant que les ennuis vont commence.

    Vous vous êtes sûrement coupé une partie de la critique qui, sans ces débuts-là ?...
    Et comment ! il n'eût manqué plus que cela ! Que je sois encensé à 25 ans par "Le Monde", flairé par le fin limier Poirot-Delpech, soutenu par le courageux Antoine de Gaudemer, encouragé par l'exigeant Rinaldi, défendu par le subversif Jérôme Garcin !... Non, j'ai tout fait pour ne pas leur donner tout rôti, qu'ils en bavent un peu à suer sous leurs armures de préjugés !

    Faut-il supprimer les critiques ?
    Ah non ! C'est une espèce de jeu métaphysique et même franchement pervers entre les deux clans, celui de l'écrivain et celui de la critique. Il faut absolument que les deux partenaires soient là pour que ça fonctionne. Si on dépasse un peu les animosités diverses, on s'aperçoit vite que ce n'est pas un hasard si, à tel moment, tel critique a émis ces réserves-là, tel autre a envoyé un jet de venin, tel troisième a balancé l'encensoir dans tel coin sombre... c'est la seule façon qu'à la critique pour faire bander le poète. Inconsciemment, la critique sait que l'écrivain a besoin du boycott, de la mauvaise foi, de l'incompréhension, de la bêtise et des réserves. C’est pas pour rien que j'ai commencé par une sorte de pamphlet. Je suis le plus charitable des écrivains contemporains ! J’ai tout fait pour que la critique s'exprime, avec toutes les misérables armes qui sont les siennes, pour que tous se déshonorent de me harceler si fort après avoir tant crié que la jeune littérature manquait de verve. Vu ma "prétention", on sait que ce n'est pas un service à me rendre que de me glorifier.

    Je vous croyais plus indifférent à la critique...
    Sachez que je ne suis indifférent à rien. Je pourrais dire :"De quel droit juge-t-on mon travail ? Que les critiques en fassent autant". Eh bien non, je n'utilise même pas cet argument du peintre qui tend son pinceau à son détracteur, parce que je sais d'avance qu'il n'est pas capable d'ne faire autant, je ne le laisse même pas essayer...

    Propos recueillis par Jean Claude RASPIENGAS