Frédéric Beigbeder chronique Inch'Allah dans Elle - 04 novembre 1996
MARC-EDOUARD NABE
"Inch'Allah - Journal intime 3"
Seul Nabe pouvait accomplir pareil exploit : me forcer à déménager à la place de Gaignault pour rédiger deux feuillets sur son journal intime. Car comment pourrais-je dire, dans ma petite colonne, combien sa lecture est nécessaire ? Il était une fois un type qui s'appelai Alain Zanini et qui était le fils d'un clarinettiste de jazz. Comme les écrivains à la mode portaient des prénoms composés, et qu'il n'était pas grand (de taille), il décida de s'appeler Marc-Edouard Nabe. A 25 ans, il publia un pamphlet contre l'univers entier : "Au régal des vermines". Le 15 février 1985, à "Apostrophes", il proféra tellement de conneries qu'il se grilla de l'ensemble des médias de son époque. A la sortie du plateau, le poing de Georges-Marc Benamou fut à Nabe ce que la pomme avait été à Newton : un révélateur. Onze ans après, Nabe est toujours boycotté par la critique (sauf par Besson dans "Paris Match"). Alors, parlons-en. Le Journal de Nabe n'est pas un livre. C’est un torrent ivre de lui-même, une lettre d'amour adressée à un miroir, une expérience unique depuis le "Journal littéraire" de Paul Léautaud (il y a même les chats), une machine à remonter dix ans en arrière. Raconter chaque jour de sa vie dans les moindres détails est un combat : 962 pages pour tenter de ressusciter. "La télévision, dit-il, n'a fait qu'une bouchée du roman : pour avaler le Journal, ça lui sera difficile." Puisque son roman, "Le Bonheur", n'a pas convaincu, Nabe choisit la noyade. Il choisit bien, car son excès permanent sied mieux au diariste qu'au romancier. Il écrabouille, admire, dénonce, adule tous ceux qui l'approchent. Dans le tome 1, "Nabe's dream", 1983-85, Nabe cherchait un éditeur pour son brûlot. l avait la folle énergie des jeunes arrivistes. Dans le tome 2, "Tohu-Bohu", 1985-86, il passait 800 pages à se justifier de son passage désastreux à "Apostrophes". Son narcissisme augmentait avec sa paranoïa. Dans le tome 3, "Inch'Allah", 1986-88, Nabe raconte les deux années où il est devenu un notable des lettres. Au lecteur de faire le tri. Il faut parfois le courage de s'ennuyer pendant deux pages pour tomber ensuite sur un aphorisme fulgurant, un portrait excessif, un paragraphe tendre, une tranche de jazz, l'éloge du lieutenant Blueberry, une partouze virtuelle avec Miles Davis, du vomi sur les chaussures de Jean-Paul Belmondo. Au début, Coluche meurt, à la fin, Hélène pleure. Entre les deux, Nabe galère entre Hallier et Sollers, ses pères en nombrilisme. Il est inégal, comme la vie. Tout résumé est impossible. On ne résume pas la vie, quand on veut la recouvrir.
Frédéric Beigbeder
(Le Rocher, 962 pages.)
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