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    Accueil Sur Nabe Presse 1995 Critique de Lucette et interview de François Gibault et Philippe Alméras autour du roman et de Céline - L'évènement du jeudi - 08 juin 1995

    Critique de Lucette et interview de François Gibault et Philippe Alméras autour du roman et de Céline - L'évènement du jeudi - 08 juin 1995

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    Critique de Lucette et interview de François Gibault et Philippe Alméras autour du roman et de Céline - L'événement du jeudi - 8 juin 1995

    Critique de Lucette et interview de François Gibault et Philippe Alméras autour du roman et de Céline - L'évènement du jeudi - 08 juin 1995  p.1 Critique de Lucette et interview de François Gibault et Philippe Alméras autour du roman et de Céline - L'évènement du jeudi - 08 juin 1995 p.2

    Céline, celui par qui le scandale persiste...

    On n'en aura sans doute jamais fini avec Céline le scandaleux. A l'heure où Marc-Edouard Nabe publie "Lucette", roman dont l'héroïne est la veuve de l'écrivain, nous avons organisé un débat entre deux éminents "céliniens" qui se sont récemment opposés devant les tribunaux : François Gibault et Philippe Alméras*.

    L'EVENEMENT DU JEUDI : Qu'inspire aux biographes que vous êtes, la vision de Céline par Lucette Destouches que propose Marc-Edouard Nabe dans son dernier ouvrage, Lucette ?

    François GIBAULT : A vrai dire, Lucette Destouches parle moins de Céline que de son mari, puisqu'elle évoque leur vie intime et les rapports qu'elle a eus avec lui. C’est d'abord un cri d'amour. Il s'agit de deux êtres exceptionnels qui ont traversé ensemble des circonstances exceptionnelles. L’homme qui s'en dégage est plein de contradictions. Fragile et très fort. En fait, un humaniste un peu haineux.
    Philippe ALMERAS : Le personnage de Céline qui nous est présenté à travers Lucette, l'acteur Stévenin et Marc-Edouard Nabe n’a que peu de rapport avec le Céline que je connais comme historien, ce qui ne veut pas dire qu'il faut s'en tenir à une vue "historique"... Mais il y a quand même un sérieux décalage entre l'homme "ultra-sensible" du roman, ému jusqu'aux larmes lorsqu'il assiste à une rafle de juifs par les Allemands - au passage, je voudrais bien savoir où et quand Lucette situe cette scène exactement - et celui dont les écrits appelaient à la formation d'un corps d'armée franco-allemand en pleine Occupation.


    Critique de Lucette et interview de François Gibault et Philippe Alméras autour du roman et de Céline - L'évènement du jeudi - 08 juin 1995 p.3

    F.G. : Lucette est une vision poétique de Céline. C’est un roman, pas une biographie. Et c'est évidemment une vision déformée par l'amour et les années qui ont passé. Il faut aussi préciser que Lucette n'a pas toujours une notion précise des dates. Mais je suis sûr qu'elle n'affabule pas et que la scène en question a existé.
    P.A. : Si elle n'affabule pas complètement, elle est au moins "célinienne" dans l'aptitude à la transfiguration. Une transfiguration à mon sens trop belle pour être vraie...
    Ce roman aborde quand même la question de l'engagement politique de Céline. Par exemple, y est relaté le célèbre dîner à l'ambassade d'Allemagne en 1943. Dîner auquel assistaient des partisans de l'entente franco-allemande comme Otto Abetz et Drieu la Rochelle...
    F.G. : Cette scène à l'ambassade d'Allemagne qui m'a été racontée par Gen Paul et Benoît-Meschin est significative du culot de Céline qui, après tous les autres eurent parlé, explique qu'Hitler a perdu la guerre. C’est à ce moment que son ami Gen Paul, muni d'une fausse moustache, imite Hitler et le ridiculise. Ce dîner, n'en déplaise à Philippe Alméras, qui veut toujours noircir Céline, est en faveur de celui-ci, qui se moque bien de choquer les Allemands à l'égard desquels il se sentait tout à fait libre.
    P.A. : Je ne suis pas sûr qu'il faille interpréter cette scène comme un acte de courage. Elle montre plutôt une grande intimité entre tous les convives, avec qui Céline se sentait en confiance...
    F.G. : Il est allé une ou deux fois à l'ambassade d'Allemagne et n'avait pas de bons rapports avec Otto Abetz. Même à Sigmaringen, il n'y a jamais eu la moindre correspondance avec lui...
    L'actualité Céline est alimentée par la publication de sa correspondance. Quelles seront les prochaines lettres publiées et pourquoi vous êtes-vous opposés juridiquement au sujet des Lettres des années noires parues au début de l'année (chez Berg International.)
    F.G. : Il n'y a plus d'œuvres inédites de Céline, seulement des lettres. Sous ma responsabilité, Gallimard fera bientôt paraître sa correspondance avec Lucette, puis celle, très étonnante, qu'il a entretenue avec un pasteur au Danemark, après guerre. Celle-ci montre Céline sous un autre jour, presque mystique, qui en étonnera plus d'un. Quant au point de droit, il est simple et s'applique à tous les écrivains : le droit de publication des inédits, selon la loi de 1957, revient à l'auteur et, après sa mort, à la personne qu'il a désignée comme héritier du droit moral. En l'occurrence, Lucette Destouches, qui s'oppose à des publications sauvages comme celle de Berg International, préfacée par Alméras.
    P.A. : Heureusement, en 2012, la publication de tous les écrits de Céline sera libre. Mais d'ici là, j'aime autant que puissent paraître des textes qui, sans cela, resteraient chez les collectionneurs. Ces lettres de Céline refusées par Je suis partout, le journal de Rebatet, pour "délire racial", ce qui est quand même un comble, et que Gibault me reproche d'avoir publié, posent la question centrale. Il y a le Céline de Lucette et celui qui s'exprimait tout seul et qui, dans son style apocalyptique, reprochait aux Allemand leur dilettantisme à l'égard des juifs dans le Paris de l'Occupation. C'est d'abord ce Céline-là qui m'intéresse.
    F.G. : Je ne dis pas que Céline n'était pas raciste ni qu'il n'était pas antisémite, mais pourquoi toujours en revenir là ? Parler de l'idéologie raciale et biologique chez Céline, comme Alméras le fait, ma paraît exagéré. Céline véhicule des archaïsmes et des fantasmes plutôt que des notions précises. Par ailleurs, les contrefaçons de Bagatelles et de l'Ecole des cadavres - que je fais saisir régulièrement - proviennent toujours de librairies d'extrême droite. Il y a donc, concernant ce genre d’écrits, un danger récupération.
    Vous n'êtes donc pas favorable à la publication des pamphlets ?
    F.G. : On peut les trouver dans les bibliothèques, pourquoi les republierait-on ? On ne republie pas Le Péril juif de Jouhandeau. Par ailleurs, Bagatelles pour un massacre était un texte de circonstance que Céline a écrit pour prévenir la nouvelle boucherie qui s'annonçait. Hors du contexte, après guerre, Céline s'est opposé à la publication du livre et a transmis cette volonté à sa femme. L’antisémitisme refluant à la moindre occasion, ce genre de publication serait une provocation. Le seul avantage qu'elle comporterait serait leur démystification. Les gens verraient que les pamphlets étaient moins des appels au meurtre que des énormes farces.
    P.A. : On publie bien Sade, y compris dans la Pléiade, ça n'a pas fait violer une petite fille de plus. Les pamphlets, dont il est vrai qu'ils ont un côté farce, ne feront pas un antisémite de plus... J'ajoute que Céline n'était pas un pacifiste à la Giono. Il savait réclamer des têtes et faire des propositions concrètes... ce qui n'empêche pas que ses textes engagés et enragés fussent aussi de la littérature et fissent partie de son œuvre. Et il n'y a pas de raison d'amputer celle-ci
    Finalement, qu'est-ce qui sépare le Céline de Gibault de celui d'Alméras ?...
    F.G. : Céline adoptait un ton, une attitude et, parfois, un style différent selon les gens à qui il s'adressait, ce qui rend souvent difficile la compréhension d'un personnage qui pouvait passer de la haine à la bonté. Si ça se trouve, il aurait mis hors de chez lui les céliniens que nous sommes... Il faut se faire l'idée qu'il était un génie, donc un monstre.
    P.A. : Finalement, il y a deux type de céliniens : ceux qui sont réservés sur Louis-Ferdinand Céline et les "lucétiens", qui vouent un culte à sa femme et sanctifient Louis-Ferdinand. Moi, je préfère m'en tenir aux textes, qui montrent un écrivain admirable mais aussi un homme qui a manqué de compassion. Et ce, dans une période, celle des années noires, qui en avait grandement besoin.

    Propos recueillis par Paul-François PAOLI


    *François Gibault est l'auteur d'une grande biographie, Céline (3 volumes, au Mercure de France) et aussi l'avocat de Lucette Destouches. Philippe Alméras, universitaire, est l'auteur, notamment, d'un Céline. Entre haines et passions publié l'an dernier chez Robert Laffont.