Article sur les écrivains de dix ans pour rien - Le quotidien des livres - 10 janvier 1990
Neuf jeunes gens dans le vent
DIX ANS POUR RIEN ?
LES ANNEES 80
Lettre recommandée
Editions du Rocher, 89F
Il faut dire ce qui est : ils ont du culot. Quand on se bat en Roumanie, quand on meurt en Colombie, quand on crève au Vietnam, eux, ils vont au Meurice. Hôtel classé cinq étoiles, rue de Rivoli. Évidemment, ils n'habitent pas très loin.
S’ils avaient été sept, tout aurait été simple : on les aurait qualifiés de mercenaires, il paraît qu'ils ont même payé pour réveillonner au caviar, au champagne et au foie gras ; s’ils avaient été douze, c'eut été encore mieux : on les aurait baptisés les "salopards", ça aurait fait plaisir à des tas de gens.
Mais ils n'étaient que neuf, allez donc leur accorder une étiquette. Même pas autant que les doigts des deux mains. Le seul étonnement de leur éditeur est "qu'ils ne se soient pas entretués au cours de la journée qu'ils passèrent ensemble."
Déroutant, insupportable, même pas une bande, même pas une école; neuf copains, c'est tout, que lie une passion pour la littérature, la légèreté des mots, seul moyen de faire passer la terrible lourdeur de destins qui n'en finissent pas de s'engluer. Neuf copains, tous de sexe masculin, mais que fait la police des mœurs ? La gauche s'offusque : et la misère ? Ces jeunes gens ne seraient-ils pas fascistes ? La droite s'étonne : Besson n'est-il pas communiste ? Peut-on inviter Nabe dans son salon ? Ils étaient arrivés à midi, à minuit, ils durent rendre leur copie : une quinzaine de feuillets pour enterrer les années quatre-vingt. Jean-Paul Bertrand, patron en pleine forme des éditions du Rocher, les attendait dans le salon. Pas question de retrouver les dames avant d'avoir remis son texte. Huit jours plus tard, tout était bouclé, imprimé, à la hussarde, le mot est lâché.
Résultat ? Terrible. C’est bon, parfois même brillant. On peut faire de la littérature avec des airs d'enfants blagueurs. Dans les coulisses, les professeurs sortent leur règle : on ne peut laisser passer cela, vous imaginez le désordre dans l'esprit d'écoliers fragiles ? Sur neuf textes, pas un qui ne mérite la moyenne. (Parfois de justesse, il est vrai). Trois ou quatre qui franchissent la barre des 15. Jean-Paul Bertrand n'a pas perdu son champagne.
On ne vous indiquera pas nos coups de cœur, ce serait trop facile. Sachez seulement que vous pouvez entrer tranquille dans cet album des années quatre-vingt. Pour la première fois peut-être, vous les aimerez.
En vrac, et par ordre alphabétique, vous découvrirez : le monde en vidéo-clip vu par Ardisson : le détachement souverain de Berthet, cette façon qu'il a de briller par son absence ; un Besson apaisé, s'offrant une parenthèse, comme un repos du guerrier, après tant d'ironie meurtrière et de paradoxes ; un Bonnand plus furieux que jamais, mégalomane absolu, accrochés aux femmes comme à une bouée ; un Frébourg superbe, cambré, fier et digne, qu'il nous pardonne nos premiers coups de patte, de feu Nimier, ce maître qui n'a pas réussi à le tuer ; un Gravier très parisien, très adjanien, un peu trop "copain" ; un Nabe irrésistiblement maudit, démon enfermé dans la suite de Dali, aux anges ; un Neuhoff vaguement inhabituel, presque sincère (presque) abandonné, triste, on a le droit de l'être ; et enfin, un Van der Plaetsen, dernier venu de la bande, plein de promesse, violent, déchiré, "rebelle, et pour cause".
Voilà, le fruit d'un réveillon au Meurice. Ça coûte 89F, même les pauvres pensent se l'offrir, c'est le cadeau de neuf gens frivoles à la décennie.
Bertrand de SAINT-VINCENT
DIX ANS POUR RIEN ?
LES ANNEES 80
Lettre recommandée
Editions du Rocher, 89F
Il faut dire ce qui est : ils ont du culot. Quand on se bat en Roumanie, quand on meurt en Colombie, quand on crève au Vietnam, eux, ils vont au Meurice. Hôtel classé cinq étoiles, rue de Rivoli. Évidemment, ils n'habitent pas très loin.
S’ils avaient été sept, tout aurait été simple : on les aurait qualifiés de mercenaires, il paraît qu'ils ont même payé pour réveillonner au caviar, au champagne et au foie gras ; s’ils avaient été douze, c'eut été encore mieux : on les aurait baptisés les "salopards", ça aurait fait plaisir à des tas de gens.
Mais ils n'étaient que neuf, allez donc leur accorder une étiquette. Même pas autant que les doigts des deux mains. Le seul étonnement de leur éditeur est "qu'ils ne se soient pas entretués au cours de la journée qu'ils passèrent ensemble."
Déroutant, insupportable, même pas une bande, même pas une école; neuf copains, c'est tout, que lie une passion pour la littérature, la légèreté des mots, seul moyen de faire passer la terrible lourdeur de destins qui n'en finissent pas de s'engluer. Neuf copains, tous de sexe masculin, mais que fait la police des mœurs ? La gauche s'offusque : et la misère ? Ces jeunes gens ne seraient-ils pas fascistes ? La droite s'étonne : Besson n'est-il pas communiste ? Peut-on inviter Nabe dans son salon ? Ils étaient arrivés à midi, à minuit, ils durent rendre leur copie : une quinzaine de feuillets pour enterrer les années quatre-vingt. Jean-Paul Bertrand, patron en pleine forme des éditions du Rocher, les attendait dans le salon. Pas question de retrouver les dames avant d'avoir remis son texte. Huit jours plus tard, tout était bouclé, imprimé, à la hussarde, le mot est lâché.
Résultat ? Terrible. C’est bon, parfois même brillant. On peut faire de la littérature avec des airs d'enfants blagueurs. Dans les coulisses, les professeurs sortent leur règle : on ne peut laisser passer cela, vous imaginez le désordre dans l'esprit d'écoliers fragiles ? Sur neuf textes, pas un qui ne mérite la moyenne. (Parfois de justesse, il est vrai). Trois ou quatre qui franchissent la barre des 15. Jean-Paul Bertrand n'a pas perdu son champagne.
On ne vous indiquera pas nos coups de cœur, ce serait trop facile. Sachez seulement que vous pouvez entrer tranquille dans cet album des années quatre-vingt. Pour la première fois peut-être, vous les aimerez.
En vrac, et par ordre alphabétique, vous découvrirez : le monde en vidéo-clip vu par Ardisson : le détachement souverain de Berthet, cette façon qu'il a de briller par son absence ; un Besson apaisé, s'offrant une parenthèse, comme un repos du guerrier, après tant d'ironie meurtrière et de paradoxes ; un Bonnand plus furieux que jamais, mégalomane absolu, accrochés aux femmes comme à une bouée ; un Frébourg superbe, cambré, fier et digne, qu'il nous pardonne nos premiers coups de patte, de feu Nimier, ce maître qui n'a pas réussi à le tuer ; un Gravier très parisien, très adjanien, un peu trop "copain" ; un Nabe irrésistiblement maudit, démon enfermé dans la suite de Dali, aux anges ; un Neuhoff vaguement inhabituel, presque sincère (presque) abandonné, triste, on a le droit de l'être ; et enfin, un Van der Plaetsen, dernier venu de la bande, plein de promesse, violent, déchiré, "rebelle, et pour cause".
Voilà, le fruit d'un réveillon au Meurice. Ça coûte 89F, même les pauvres pensent se l'offrir, c'est le cadeau de neuf gens frivoles à la décennie.
Bertrand de SAINT-VINCENT
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